Accueil > Culture | Par Marcel Martin | 1er janvier 2000

Procès de la critique : non-lieu

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Texte de la lettre Eteinte aujourd’hui, la polémique autour de la critique de cinéma, accusée d’"assassinat prémédité" du cinéma français, peut ressurgir à tout moment. Voici quelques clés pour entrer dans le débat.

L’opération anti-critiques a donc fait fiasco. Se disant "effaré de l’attitude de la critique vis à vis du cinéma français", le réalisateur Patrice Leconte s’en affligeait dans une lettre à ses confrères (voir encadré) et se trouvait promu éclaireur de pointe en un combat douteux, bientôt conforté par un long texte polémique argumenté pour l’essentiel sur le rappel des coups de griffes infligés à l’amour-propre des cinéastes par quelques méchants articles de presse. Haut les coeurs ! Non, ridicule ! Car les troupes appelées en renfort refusaient de partir à l’assaut et, bien au contraire, contresignaient une déclaration jugeant "inepte" le manifeste paru anonymement dans deux quotidiens et même qualifié de "torchon" par Jean-Louis Comolli. Dans cette mauvaise passe, c’était la débandade !

La distribution et l’exploitation, plus nocives que la critique

Depuis longtemps on a entendu la rengaine du prétendu "divorce" entre le public et la critique. Comme si la critique était en mesure d’influencer de manière significative la carrière commerciale d’un film : oui, sans nul doute, et positivement, dans le cas d’une production à petit budget, marginale ou exotique, non, très évidemment, s’il s’agit d’une entreprise à gros moyens de production et de publicité. La presse peut révéler et promouvoir des oeuvres réputées "difficiles" mais elle ne peut rien, même si elle en était tentée pour de bonnes raisons critiques, contre un film supposé "populaire".

Le plus grave et le plus injuste reproche fait à la critique par Leconte est de "tuer le cinéma français commercial, populaire, grand public". Si quelques films récents relevant de cette catégorie peuvent être considérés comme des échecs commerciaux par rapport à leur budget et à leur ambition (les Enfants du siècle, Est-Ouest, la Débandade), d’autres se sont avérés des succès flatteurs (Vénus Beauté-Institut, Ma petite entreprise, Jeanne d’Arc). Les articles sur les premiers ayant été plutôt réservés et, sur les seconds, plutôt élogieux, il y a quelque incongruité à dénoncer comme "fossoyeurs" les critiques dont le public semble avoir approuvé, par son abstention, le jugement négatif, le bouche à oreille prenant le relais de la presse écrite. On peut comprendre que le temps, l’argent et l’effort investis dans un film rendent insupportables à l’auteur les éventuelles réserves sur son oeuvre : mais la liberté de jugement, qui ne justifie évidemment pas les remarques blessantes, est inaliénable.

Les cinéastes offusqués semblent bien se tromper d’ennemi car l’univers impitoyable de la distribution et de l’exploitation est plus nocif pour certains films, les plus fragiles, que les éventuels dérapages verbaux des critiques. Ainsi la diminution du nombre de salles, et même le retrait anticipé de l’affiche, quand la fréquentation du mercredi à 14 heures est jugée insuffisante, interdisant tout effet bénéfique possible du bouche à oreille.

30% des "parts du marché" national pour les films français

Face au mauvais sort souvent fait aux "petits" films, français ou étrangers, on ne peut qu’être choqués par le traitement de faveur accordé aux "gros" films, majoritairement américains, occupant des centaines de salles jusqu’à épuisement de leur public potentiel en vertu de la logique mercantiliste de la rentabilisation immédiate.

En regard de cet abus de position dominante (mais la carrière commerciale de Jeanne d’Arc appelle le même commentaire), on doit se féliciter que nos films bénéficient encore chez nous d’une "part de marché" d’environ 30 %, bien plus que les autres cinémas nationaux sur leur propre territoire. L’accusation de "détruire le cinéma français" est d’autant plus injustifiée que les efforts de la critique pour soutenir nos films : y compris ceux que certains démagogues qualifient d’"intello-chiants" : ont sans nul doute contribué à leur bonne tenue sur le marché intérieur en ralentissant la lente érosion de leur fréquentation. Toutes les enquêtes montrent que le public français préfère les films américains, les français étant souvent tenus pour trop "intellectuels", ainsi que le souligne Daniel Toscan du Plantier, président d’Unifrance-Film : "Le cinéma français s’adresse surtout aux adultes, le cinéma américain aux enfants et aux teen-agers, à tel point que l’expression « adult movie » se réfère au porno !" On peut estimer, en effet, que nombre de superproductions hollywoodiennes véhiculent une bonne dose d’infantilisme.

Les ambiguïtés autour du concept de "film populaire"

Faut-il voir dans le reproche fait aux critiques d’"assassiner le cinéma français populaire" ce que le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma définit comme "une volonté pour le moins perverse d’américaniser les esprits" ? C’est sans doute aller trop loin, à moins de penser que le mal est déjà fait si l’on considère la popularité massive des produits d’outre-Atlantique. Il est vrai que le concept de film populaire est lourd d’une ambiguïté que certains semblent ignorer quand ils déterminent ce qui serait "populaire" par les chiffres de la fréquentation. Je préfère pour ma part définir comme populaires les films qui ont quelque chose à voir en profondeur avec le peuple français, son histoire, sa culture, ses traditions.

Et il me plaît de rappeler que la critique n’a pas "assassiné" les grands films authentiquement populaires de ces dernières années, de Cyrano de Bergerac à Astérix et à Jeanne d’Arc. Ces films sont trop rares parce que le risque financier est trop lourd sur le marché intérieur. Mais les productions moyennes sont nombreuses à s’assurer les éloges de la critique et les faveurs du public tout en étant plébiscitées par les jurys des festivals internationaux, comme on l’a vu tout au long de l’été dernier : à croire qu’elles contribueraient à la désintoxication des esprits colonisés par Hollywood.

Dans cette polémique contre les critiques accusés de ruiner le cinéma dit populaire, je subodore un certain mépris à l’égard du public censé se laisser manipuler par les journalistes alors qu’il sait fort bien ce qu’il a envie de voir sans attendre le jugement de la presse, à supposer qu’il en tienne compte pour fixer ses choix. Claude Miller, l’un des auteurs, avec Bertrand Tavernier, du texte qui a mis le feu aux poudres, parle de la "mauvaise foi" qu’il "observe dans les deux camps" écrit-il dans sa lettre de démission de la présidence de l’ARP : il renvoie dos à dos ceux qui revendiquent la liberté de la critique, au risque d’en abuser, et ceux qui en dénoncent les excès, en se focalisant sur les bavures. Dans un communiqué, l’ARP a dit clore ce débat sans "solliciter les réalisateurs de prendre position au coeur d’un phénomène polémique tortueux et médiatiquement hors de proportion". On ne saurait mieux dire.

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