Accueil > Société | Par Rémi Douat | 7 décembre 2010

Public : l’enfer du décor

Le point commun entre « Le juste prix », « Vivement dimanche » ou « Les chiffres et les lettres » ? Le public. Mais qui sont ces gens derrière mon animateur préféré

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Le public d’une émission est un attrape-gogo. Sans le vouloir, il revêt le costume de complice du démonstrateur du merveilleux épluche- légumes-double-lame. S’il y a du monde autour du stand, c’est qu’il est vraiment terrible, l’épluche légumes. « Allez, allez, qui veut du Patrick Sébastien ? Il est encore frais Michel Drucker ! Qui veut finir mon Philippe Risoli, y’en a un peu plus je vous le mets quand même ? » Par sa seule présence, il contribue à justifier l’existence du programme, aussi stupide soit-il. C’est un élément de décor. En plus emmerdant, car on a jamais vu une chaise lever le doigt pour aller faire pipi. Un public bien élevé, doit donc... décorer. Mais il ignore peut être à quel point. C’est une denrée précieuse. Pas question de les refouler à l’entrée. Welcome boutonneux, adipeux et autres ingrats. Mais pas d’illusion. Vous avez peu de chance d’apparaître à l’écran. Allez hop, on circule les vilains, on va regarder d’en haut des gradins. Le public, réifié et infantilisé dès son entrée dans le studio, est soigneusement sélectionné puis installé par des assistants. Derrière les animateurs, invités ou candidats, le public est visible.

Jeune et joli

Pour l’attribution de ces places stratégiques, les critères sont assez voisins de ceux d’un videur de boîte de nuit : il faut du jeune et du joli. La cible privilégiée des publicitaires, cette fameuse ménagère qui tient le cordon de la bourse, est plus attendue derrière sa télé que sur le plateau. Vite, vite, rajeunir à tout prix l’image d’une télé vieillotte. Plus ouvert toutefois que le molosse de boîte de nuit, le casteur n’est pas contre un peu de « diversité », comme diront les plus policés, tandis que les autres diront, « mets-moi un peu de banlieue par-ci par-là ». Parce qu’à la télé, depuis Touche pas à mon pote, on est totalement acquis à l’idée que le racisme, c’est pas bien, ça non !

Donc, si elle est bien faite de sa personne : oui il vaut mieux que ce soit une femme : une touche de couleur pas trop foncée derrière Pierre Bellemare, ma foi, pourquoi pas ? Tout le monde est installé. S’ensuit un moment tout à fait délicieux, où le producteur, le réalisateur ou ses assistants commenterons depuis la régie le « thon » qu’il faudra éviter ou la « bombasse » sur laquelle un gros plan régulier sera du meilleur effet.

Comme tout décor, le public doit être assorti au « concept » de l’émission. Pour aller au « Juste prix » ou à la « Roue de la fortune », on dira pudiquement que l’on cherche un public « familial ». Celui de Lagaf’ (« Le juste prix »), ancien du Club Med qui a pris du galon chez TF1, est très volontaire. Ou drogué avant l’enregistrement. En transe, débraillé et suant, on hurle « 199 euros, il vaut ce vélo », tandis qu’un autre se lève et rétorque « n’importe quoi, 150 ! ». Et un troisième, au désespoir, penche plutôt pour « noooooooon... » C’est beau, c’est tragique, à cet instant il semble que leur vie en dépende, il faut trouver le prix du biclou, c’est tout. Voilà un public assorti au concept de l’émission. On est moins fou-fou dans l’assistance des « Chiffres et des lettres », où les plus jeunes poussent les fauteuils des aînés. Ces émissions là, de même que « Vivement dimanche » de Michel Drucker ou le « Grand journal » de Michel Denisot, n’ont aucun mal à trouver un public. Mais pour la grande majorité des émissions du PAF, trouver un public est une vraie galère.

Le monde merveilleux de la télé

Les producteurs sont prêts à mettre la main au portefeuille. Quelques boîtes de casting se partagent le marché. Terrains de chasse : les forums sur Internet, Facebook, les salles de gym, les écoles ou encore la rue. Pas facile de vendre un jeu obscur présenté par un animateur fatigué ou un talk-show minable sur W9 ou Canal Jimmy. Alors, elles rivalisent d’arguments : pénétrez dans le monde merveilleux de la télé, découvrez l’envers du décor, vous allez en prendre plein les mirettes, voir des stars en vrai, passer une soirée formidable. Imaginez, Thierry Beccaro, Tex ou Cyril Hanouna en chair et en os.

Seulement voilà, quelques inconscients ne savent pas ce qui est bon. Pour achever de les convaincre, une agence n’hésitait pas à entretenir le flou sur une éventuelle rémunération, quelques témoins nous l’ont confié. Pour des étudiants et précaires, 15 euros de l’heure pour assister à une émission, c’est toujours bon à prendre. Las, à l’arrivée, il n’y avait comme salaire qu’une terrible lassitude d’avoir poireauté des heures dans un hangar sordide. Et pour les plus lucides, le sentiment d’avoir été les instruments involontaires d’un mythe télévisuel.

Rémi Douat

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