Accueil > politique | Reportage par Mathieu Dejean | 31 mai 2011

Quand la Bastille regarde vers la Puerta del Sol

Aux cris de « Paris-El Sol ! », et de « El pueblo unido jamas sera vencido », environ 2000 « indignés » français ont manifesté dimanche 29 mai place de la Bastille à Paris. Davantage qu’un simple soutien aux Indignados de Madrid, mais pas encore le début d’un mouvement de masse.

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« La politique est là ! Pas dans les parlements ! », s’exclame un intervenant au micro. Après-midi du dimanche 29 mai, aux pieds de l’Opéra Bastille à Paris, c’est l’effervescence citoyenne. Les débats et discussions animent la foule amassée, ils seront environ 2500 personnes. Sur le modèle des assemblées participatives et citoyennes qui se réunissent depuis le 15 mai en Espagne, aucun signe partisan ou syndical n’est visible dans ce rassemblement de soutien aux « Indignés » espagnols.

Et pour cause : de même qu’en Espagne les « Indignés » réunis dans le mouvement « Democracia real ya ! » accusent le bipartisme, le système électoral et les élites politiques qu’ils jugent dévoyées, une intervenante rappelle au micro qu’en France, « il y a 6 ans jour pour jour, la victoire du « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen était piétinée par les partis au pouvoir ». C’est donc en partie un déficit de démocratie, et une crise de la représentation que pointent du doigt les indignés français, en même temps qu’ils expriment des revendications sociales.

Les politiques font profil bas

Les membres d’organisations politiques sont bien là, mais les drapeaux restent rangés et les quelques élus présents ne prennent pas la parole. Des militants du PCF, du Parti de Gauche, de La Fédération pour une alternative sociale et écologique (Fase), L’appel et la pioche, Citoyens du Monde, Anonymous, Génération précaire, du Mouvement politique d’éducation populaire (M’pep), de l’Acrimed, des Alternatifs – entre autres – sont au rendez-vous, mais n’arborent ni drapeaux ni signes ostentatoires d’appartenance politique. Certains membres de partis politiques, pensant que seules les organisations seraient capables d’élargir le mouvement, regrettent cette contrainte imposée par des organisateurs vigilants. Mais ils font profil bas alors qu’au micro, dans les discussions et sur les pancartes, les étiquettes partisanes ou associatives s’effacent au profit du contenu et de l’égale légitimité des interventions.

Car c’est bien ce qui est au cœur du mouvement balbutiant qui se construit place de la Bastille : la volonté de porter la voix de citoyens indignés face aux mesures d’austérité qui les frappent, et aux défauts de la démocratie représentative actuelle, en dehors du système politique institutionnel.
Dans l’origine-même du mouvement, c’est l’intérêt commun, au-delà des frontières, qui est mis en débat. Il n’entend donc pas rendre visibles en son sein des symboles susceptibles de freiner l’engagement de citoyens qui ne se sentiraient pas légitimes dans la sphère politique institutionnelle. Les organisateurs semblent faire preuve de davantage de tolérance à l’égard des tracts d’organisations associatives et militantes dites « non-institutionnelles », qu’à l’égard du prosélytisme partisan : à peine avait-il commencé à distribuer des tracts qu’un militant du PCF est ainsi prié de les ranger dans son sac.

Le fond de l’air est rouge et internationaliste : « Printemps arabe + Printemps européen = Printemps mondial  », peut-on lire sur une pancarte. Les slogans rédigés en espagnol, en arabe ou en français, s’indignent notamment de la concentration d’argent et de pouvoir entre les mains du petit nombre, et du manque de contrôle sur les élus. Les « Indignés » français, suivant l’exemple des Indignados espagnols, appliquent les principes fondamentaux de la démocratie directe à laquelle ils aspirent : ils se pressent pour inscrire leurs revendications sur des cahiers de doléances mis à leur disposition ; se succèdent pour prendre la parole et manifester librement ce qu’ils attendent du rassemblement, en témoignant parfois des luttes sociales et politiques en Tunisie, au Maroc et en Espagne. Dans l’assemblée, les discussions font aussi référence à la «  révolution citoyenne islandaise ». Le mouvement émergent se veut profondément ancré dans le contexte international actuel.

Quel avenir pour les indignés français ?

Le verbe « s’indigner » semble connaître une postérité remarquable depuis la parution du livre de Stéphane Hessel. Pourtant l’un des intervenants affirme vouloir aller plus loin : «  S’indigner c’est bien, mais agir c’est mieux !  ». Une action à laquelle semble aspirer la jeune génération, particulièrement représentée dans le rassemblement, même si des personnes plus âgées y participent aussi. Un ancien soixante-huitard se réjouit de voir la jeunesse actuelle s’activer, en même temps qu’il exprime certaines réserves quant au contenu politique des revendications. La présence récurrente du mot « rêve » sur les pancartes (« Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir » proclame l’une d’elles) étant selon lui symptomatique d’un manque d’aspirations concrètes. Pourtant, ce mot ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt des revendications clairement énoncées au micro : partage des richesses, lutte contre la précarité, contrôle des élus, …

Pour l’un des intervenants, si l’inspiration du mouvement est internationale, il n’a pas seulement vocation à exprimer la solidarité des Français avec les « Indignados ». Les revendications sociales et démocratiques portées par les jeunes espagnols sont selon lui partagées par les jeunes français, qui ont des raisons de se révolter.

La question de l’avenir du mouvement est cependant posé. Si, arrivant à 14h, un organisateur avait affirmé que certains monteraient des campements à l’instar des Indignados espagnols, la mobilisation n’a pas été aussi importante que certains l’avaient espéré. Et quand il est dit au micro que « le mouvement ne prendra pas », personne ne conteste dans l’assemblée... Dans les discussions on s’interroge : le fait que le taux de chômage chez les jeunes en Espagne soit plus important (44,5%) qu’en France (25%) détermine-t-il l’ampleur de la contestation ? Certains parlent d’«  attentisme » par rapport aux échéances électorales susceptible de freiner l’extension du mouvement en France. L’issue de ce début de protestation est donc incertaine. « Ils ont des couilles en or... On a un moral d’acier  », disait une pancarte. Les « Indignés » français vont en avoir besoin s’ils veulent faire durer leur mouvement.

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