Accueil > Société | Par Rémi Douat | 1er janvier 2008

Quand Lafarge laisse béton ses ouvriers coréens

Et si les ouvriers des « zones de délocalisation » se révoltaient contre les conditions de travail imposées par les grandes multinationales ? Trois ouvriers sud-coréens battent le pavé devant le siège de Lafarge, à Paris. Ils demandent une solution équitable dans le conflit qui les oppose au sous-traitant coréen du géant du béton.

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Trois hommes dressés devant un immeuble de verre. Ils ont la tête ceinte d’un bandeau de combat, le visage impassible et les muscles tendus par le froid. Nous sommes à Paris, devant le siège du cimentier Lafarge et ces hommes-là sont venus de Corée du Sud début septembre. Depuis, chaque matin, ils campent devant le bâtiment de celui qu’ils estiment être leur employeur, auquel ils demandent des comptes. C’est une histoire don quichottesque. D’un côté, Lafarge, leader mondial des matériaux de construction, 14,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires et

77 000 salariés dans le monde. De l’autre, Kim Woongi, 35 ans, Chae Heejin, 42 ans et Jin JongGi, 32 ans, conducteurs d’engin. Ces trois ouvriers licenciés de l’entreprise Woojin, sous-traitant d’une filiale de Lafarge, ont parcouru 10 000 kilomètres pour faire entendre leurs droits. Au centre, un banal conflit sur fond de globalisation : conditions de travail déplorables, libertés syndicales amputées, dialogue social en panne, sous-traitance diluant les responsabilités. Ce qui est moins banal, c’est leur incroyable détermination à porter leur exigence d’équité jusque sous les fenêtres du géant du béton. Syndicalistes acharnés ? Aucun des trois n’a de passé syndical. Mais ils sont à bout et refusent la logique de l’absence d’interlocuteur.

Dragon fatigué

L’histoire commence en Corée du Sud, l’un des quatre dragons asiatiques passé en quelques décennies du tiers-monde aux premiers rangs économiques mondiaux. Aujourd’hui, le dragon est fatigué par cette croissance sans précédent. L’économie va mal et, sous la pression de la mondialisation, la précarité est devenue la norme. Selon le syndicat des salariés précaires, dépendant de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU), sur 13 millions d’actifs en Corée du Sud, 8,5 millions subissent le temps partiel, le travail précaire ou occasionnel. En résulte une dégradation des conditions de travail, avec à la clé insécurité, flexibilité, délocalisation chez le voisin chinois et violation des lois sociales. Dans ce désordre économique, la sous-traitance règne. Selon deux syndicalistes, « entre une entreprise donneuse d’ordre et le salarié qui exécute la commande, il y a parfois sept paliers de sous-traitants. L’ouvrier ne sait pas exactement pour qui il travaille. La responsabilité du principal bénéficiaire de la production se dilue dans la jungle des sous-traitants. En cas de problème, le salarié occasionnel est souvent sans recours. Car les syndicats des travailleurs précaires ne sont pas reconnus » (1). Sans recours. L’air un peu perdu face aux vitres de verre de Lafarge mais follement déterminés, ces travailleurs venus de loin s’élèvent justement contre la logique de l’absence de responsabilité, ne tolèrent plus d’être sans recours. Envers et contre tous, ils exigent leur réintégration, l’amélioration de leurs conditions de travail, la reconnaissance et le respect de leur activité syndicale et le versement des salaires depuis leur licenciement, il y a presque deux ans.

Irréductibles

C’était en mars 2006. Quelques ouvriers de Woojin, 32 salariés, sous-traitant de Lafarge-Halla Ciment, créent un syndicat affilié à la fédération syndicale coréenne de la chimie et du textile. Trois semaines plus tard, Lafarge-Halla ferme Woojin et reclasse les salariés chez d’autres sous-traitants, « à condition », racontent les ouvriers coréens, que ces derniers démissionnent du syndicat. Kim Woongi, Chae Heejin et Jin JongGi ont refusé et se sont battus pendant dix-huit mois contre Lafarge-Halla, qui a « nié sa responsabilité ». Estimant qu’il vaut mieux parler à Dieu qu’à ses saints, les trois Sud-Coréens ont pris l’avion, considérant que si tout le monde se défaussait, Lafarge Monde, la maison mère, prendrait peut-être ses responsabilités. Et les voilà à Paris, prêts à raconter leurs conditions de travail exécrables et leurs revendications. Qui croire ? Ces ouvriers que Lafarge dit « jusqu’auboutistes » et qui estiment avoir été victimes de leur engagement syndical ? Ou Lafarge-Halla, qui assure avoir proposé la réintégration des « irréductibles » à plusieurs reprises ? Contacté par Regards, le PDG de Lafarge Halla en Corée, Frédéric de Rougemont, n’a pas réagi. Nous avons appelé le siège parisien qui, lui, nous a renvoyé vers la Corée, avec une formule édulcorée signifiant que ce n’est guère leur problème. Ce qui est sûr, c’est qu’un ouvrier sud-coréen ne pèse pas bien lourd. Petit retour en arrière, instructif.

La petite histoire

L’histoire de Lafarge en Corée est plus que commune. En 1998, le géant français fusionne avec Halla Ciment, alors en faillite, et restructure la production. « De 1500 travailleurs stables de Halla, ils sont passés à 400, raconte Chang, leur porte- parole et ami, étudiant à Paris. Et plus de 800 travailleurs ont été intégrés dans plusieurs sociétés sous-traitantes. » Ils auraient alors perdu 20 % de leur salaire. Pire, les salariés de Woojin perçoivent à peine 40 % du salaire moyen des travailleurs de Lafarge-Halla : 2,4 euros de l’heure. Pour toucher le salaire de base sud-coréen, 600 euros, il leur faut travailler 8 heures par jour, 30 jours par mois. Car si le niveau de vie est le même qu’en Europe, les bas salaires sont près de deux fois inférieurs à la France. « C’est impossible de vivre avec ça, explique Chae Heejin. J’habite à trente kilomètres du site de travail, comme beaucoup de salariés. Il faut compter 250 euros par mois pour le transport et 200 pour le logement. Comment vivre avec les 150 euros restant par mois alors que le budget minimum pour la nourriture est de 300 euros ? » Seule solution, les heures supplémentaires, qui deviennent la norme. « Nous sommes obligés de faire entre 150 et 200 heures de plus par mois pour survivre et nourrir nos familles », expliquent-ils. « Pour arriver à 1000 euros par mois, le minimum pour vivre, je dois travailler 8 heures de plus après ma journée de travail. 16 heures par jour, c’est la norme, mais il m’est arrivé de faire 24 heures de suite et même 32. » Leur boulot ? Conducteur d’engin, pour qui les conditions de sécurité doivent être en principe drastiquement observées.

Faire un exemple

Devant le siège de Lafarge, on s’interroge. Sont-ils face aux bons interlocuteurs ? Quelle est la dépendance entre leur ex- employeur Woojin et Lafarge-Halla, dont le lien avec Lafarge n’est quant à lui pas à établir. Selon le porte-parole des ouvriers, les faits sont accablants pour Lafarge : « C’était le personnel et les cadres de Lafarge-Halla qui donnaient les ordres aux salariés de Woojin, explique Chang. C’est Lafarge qui décidait pour l’essentiel des heures supplémentaires. La répartition de la charge de travail et la conciliation en cas de litige étaient aussi assurées par Lafarge-Halla. » Le tribunal régional de Gangwon a d’ailleurs donné raison sur ce point aux salariés. Mais l’entreprise a fait appel de ce jugement et a obtenu satisfaction devant un tribunal national.

De son côté, Lafarge-Halla en Corée estime donner des gages de bonne volonté, en proposant la réintégration. Pour Woongi, Heejin et JongGi, ces propositions ne sont pas à la hauteur, car en dessous du minimum horaire coréen. Le salaire de 2 millions de wons, sur lequel Lafarge-Halla a communiqué, impliquerait en effet de travailler 464 heures sur

30 jours, c’est-à-dire 240 heures de travail et 264 heures supplémentaires, sans période de repos. « La proposition de Frédéric de Rougemont ressemble à de l’esclavage », commentent les ouvriers. Alors ils tiennent tête, provoquant l’étonnement sur leur passage, conscients de s’être engagés sur une lutte d’envergure : « La signification de notre lutte n’est pas négligeable, expliquent-ils. C’est une occasion de montrer le visage caché de l’entreprise multinationale et le résultat de la mondialisation non contrôlée. » Une manière aussi d’attirer l’attention sur la nécessité d’une solidarité internationale : « Je veux que nous fassions un exemple, précise Jin Jongkil, afin que d’autres travailleurs se lancent dans la lutte. » Tout petits, face au siège du géant côté en Bourse, Woongi, Heejin et JongGi ont déjà reçu le soutien de salariés de la construction d’Australie, de Grèce et de Finlande. Rémi Douat

Paru dans Regards n°47, Janvier 2008

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