Accueil > Société | Par Nicolas Kssis | 1er juin 2008

Quand le milieu sportif faisait son mai 68

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S’il existe bien un domaine sur lequel on n’imagine guère flotter l’esprit de Mai 68, il s’agit bien du sport. Populaire au sens le plus apolitique du terme, notable dans l’acception la plus conservatrice du mot, le milieu sportif semble avoir su maintenir de solides remparts face à la subversion soixante-huitarde. Pourtant, à y regarder de plus près, les choses ne sont pas si simples. Les événements multiples, complexes et internationaux de l’année 1968 eurent de nombreuses répercussions dans les enceintes des stades et dans la façon de penser le sport plus largement. Certes, en France, le sport gaulliste ne pense alors qu’à engranger des médailles pour maintenir le rang du drapeau tricolore sur la scène mondiale (grâce à un « sport olympique d’Etat », selon l’expression du sociologue Alain Loret), transposition de la vieille obsession gaullienne du déclin national. Mais en la matière, comme pour le reste, l’essentiel se passe ailleurs.

Première image devenue mythique, voire le symbole de toute une époque. Deux athlètes noirs américains brandissant sur un podium un poing ganté de noir aux JO de Mexico. Cette expression visuelle et symbolique, alors que la guerre du Viêtnam fait rage et que la question des droits civiques déstabilise les certitudes des WASP, coûta à leurs protagonistes une prometteuse carrière. Les JO de Mexico, premiers à se dérouler dans un pays du Sud et précédés par une féroce répression, entrèrent dans l’histoire comme la démonstration des connexions entre sport et politique. Le vent de révolte de 1968 fait donc tressaillir la flamme olympique. Parfois pour le pire. La gymnaste tchécoslovaque Vera Caslavska se vit priver de son droit de voyager à l’étranger en raison de son soutien à l’aventure du « socialisme à visage humain ».

Peu avant, à Paris, les trublions du Miroir du football (sorte d’anti-France Football de gauche), épaulés de jeunes footballeurs amateurs, occupent pacifiquement le 22 mai les locaux prestigieux de la FFF, avec, en guise d’ultime revendication, « le foot aux footballeurs » (à l’époque un pro gagne en moyenne 30 % de plus que le Smig). D’un autre côté, pendant les grèves, les travailleurs qui occupent leurs usines ou leur dépôt PTT, tuent le temps en tapant dans le ballon (comme en 1936, au passage). A Aubervilliers, Jo Dauchy, militant du club FSGT local, organise des rencontres inter-entreprises en collaboration avec la CGT. La suite de l’expérience se métamorphose en tournoi de foot à 7, auto-arbitré et sans tacle ni hors-jeu, sur une moitié de terrain. La lente maturation de la civilisation des loisirs (selon la belle formule de Joffre Dumazedier), jumelée avec un nouveau rapport à l’autorité, ébrécheront progressivement la hiératique et pyramidale culture sportive.

Dans la foulée, le monde de l’enseignement est aussi chamboulé. Et celui de l’éducation physique et sportive scolaire forcément. La question pédagogique ainsi que celle de la mixité obligent à reposer l’ouvrage sur l’établi. Là encore les secousses sismiques de 1968 mettront du temps à reconfigurer les contenus et les habitudes.

Enfin, Mai 68 va révéler et mobiliser dans la galaxie « gauchiste » une riche réflexion (d’inspiration marxiste hétérodoxe) anti-sport (capitaliste). Jean-Marie Brohm, militant de la Ligue communiste, future LCR, coordonne ainsi, en juillet 1968, un numéro spécial de la revue Partisans, chez Maspéro, intitulé « Sport, culture et répression ». Le préambule explique une démarche toujours vivante, du moins éditorialement : « Il fallait se décider à présenter un jour une étude critique, révolutionnaire, du sport, des loisirs physiques et de la culture du corps en régime capitaliste. » Les héritiers de cette école de pensée seront ensuite à la pointe de tous les boycotts, dont celui de Pékin, bien avant RSF et Cie. N.K .

Art du déplacement

Les Yamakasi (hommes forts par le corps et l’esprit en zaïrois) sont des adeptes du parcours sportif en milieu citadin, ou comme ils le disent eux-mêmes de « l’art du déplacement ». Ils représentent un phénomène assez unique dans le registre des cultures dites urbaines, à la jonction de nombreuses influences (cinématographique, arts martiaux...) et aspirations (mode de vie, etc.). Ce passionnant documentaire décrit cette aventure atypique en suivant deux de ses promoteurs initiaux.

Gravity style. Come fly with us, 1 DVD (2good)

Foot et littérature

Au départ, une commande passée par le Südddeutsche Zeitung avant la Coupe du monde de football de 2006, ce livre de l’écrivain hongrois Peter Esterhazy embrasse ses souvenirs d’enfance, l’inévitable Onze mythique de 1956, ainsi que le modèle repoussoir de « l’ennemi » teuton, Passant des gradins à la brasserie, de la Hongrie socialiste au rigorisme allemand, il développe un voyage affectif aux confins de ces fameux 16 mètres. Une belle réussite littéraire qui se dévore d’une traite.

Péter Esterházy, Voyage au bout des seize mètres , Christian Bourgois éditeur, 23 euros

L’intrusion totalitaire

Au moment où le débat se focalise sur la question des droits de l’Homme et la nature de la Chine populaire, avec son inévitable lot de comparaisons historiques plus ou moins fondées, cette étude historique permet d’appréhender de quelle manière les Etats fasciste et nazi exploitèrent l’outil sportif à leur plus grand bénéfice. Encadrement des masses, mise en scène de « l’homme nouveau » ou de « l’aryen », propagande lors des manifestations sportives (architecture, etc.), instrumentalisation des grandes compétitions (JO, Coupe du monde de football...). Le livre décompose la recette de l’infusion totalitaire dans la marmite sportive.

Daphné Bolz, Les arènes totalitaires : Hitler, Mussolini et les jeux du stade , CNRS éd., 25 euros

Paru dans Regards n°52, mai-juin 2008

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