Accueil > politique | Entretien par Rémi Douat | 10 juin 2011

Quand les droites s’affirment

Pour le politologue Jean-Yves Camus,
la poussée populiste en Europe prospère sur les
thématiques sociales et l’identité.

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Assiste-t-on à une vague populiste ?

Jean-Yves Camus : Nous sommes d’abord confrontés à un problème
de classification car la frontière est assez floue
entre un populisme de droite et un populisme
d’extrême droite. Si certains mouvements ont
clairement leurs racines dans l’extrême droite traditionnelle
– comme le British National Party en
Grande-Bretagne, le Front national en France ou
le Vlaams Belang flamand –, nombre de cas sont
plus complexes. Il s’agit de droites radicales, xénophobes
et populistes mais qui ne sont pas issues
des extrêmes droites traditionnelles. Je pense aux
Vrais Finlandais, au parti de Geert Wilders (PVV)
en Hollande, aux Démocrates suisses (UDC), à la
Ligue du Nord en Italie… La question n’est peut
être pas tant celle de l’extrême droite mais plutôt
du centre de gravité idéologique des droites. Il
y a un glissement à droite des partis libéraux et
conservateurs qui répond d’une part à la nécessité
de reconquérir l’électorat passé aux populismes
radicaux mais aussi à la volonté d’une
partie des droites de s’affirmer. Depuis la fin de la
Seconde guerre mondiale, on était dans la droite
honteuse. Il fallait utiliser d’autres mots. La droite
se disait « modérée », on parlait de « républicains »
de « libéraux », de « démocratie chrétienne », à la
rigueur de « conservateurs ». Aujourd’hui, des
droites radicales participent au gouvernement ou
à la définition de sa politique. C’est le cas aux
Pays-Bas, au Danemark et peut-être en Finlande.
On avait déjà vu apparaître le phénomène dans
les années 1990, avec des formules de participation
qui ont profité à l’UDC suisse ou à la
Ligue du Nord, dès le début du gouvernement
Berlusconi. En 2000, en Autriche, le chancelier
Schussel avait accepté de faire entrer dans son
gouvernement le parti dirigé par Jorg Haider, clairement
affilié au national socialisme.

Quelles sont les chevauchements entre
ces droites de gouvernement et des formations
populistes et xénophobes ?

Jean-Yves Camus : Elles portent d’abord sur l’identité. L’Europe est
une construction politique qui n’a pas débouché
sur une affirmation identitaire commune. Les
citoyens européens continuent de se référer au
cadre national. Mais l’Europe est devenue multiculturelle.
Même si on a longtemps considéré la
migration extra-européenne comme une variable
d’ajustement de la production industrielle, comme
le souhaitait le patronat, l’évidence d’un multicuturalisme
européen s’impose à tous et pose la
question de savoir ce qui unit et ce qui oppose.
Ce qui unit, c’est le sentiment assez vague que
les Européens partagent une « civilisation ». La
recherche du plus petit dénominateur conduit au
constat suivant : ces pays sont de racine chrétienne, même si les églises sont vides. Conséquence,
l’un des problèmes fondamentaux qui
se pose en Europe est l’identité d’assignation.
Dans l’oeil de beaucoup de nos gouvernants et
concitoyens, les immigrés ou leur descendance
issus d’une culture musulmane, par exemple,
sont forcément des musulmans, même s’ils ne
le sont pas ou plus. La jonction entre droite et
populisme radical existe aussi dans les thématiques
sociales. La déclaration de Laurent Wauquiez
(qualifiant « les dérives de l’assistanat » de
« cancer de la société française », ndlr
) renvoie à
une forme de darwinisme social, assez habituelle
en période de crise et d’instabilité des statuts sociaux.
Le sens profond de cette déclaration, c’est
que chaque individu est un loup pour l’autre, que
la compétition prévaut et que loin d’avoir un rôle
de cohésion, corrigeant les inégalités, l’Etat doit
laisser s’épanouir et favoriser la lutte de chacun
contre tous les autres. On pourrait tout à fait retrouver
cet vision du monde dans une formation
populiste radicale.

Que nous dit cette poussée populiste de
la construction européenne ?

Jean-Yves Camus : L’Europe ne peut être que de deux natures : une
Europe du mieux-disant social tirant l’ensemble
vers le haut, ou bien une Europe ethnique, une fédération
d’entités dans lesquelles le principe de
l’ethnicité définira l’appartenance, rompant avec
l’actuelle conception contractuelle de la citoyenneté.
Il est plausible que dans le contexte de la
mondialisation, bon nombre de citoyens considèrent
qu’il faut se protéger contre l’uniformisation
et la disparition des particularismes, qu’un
encrage primaire dans le pays, au sens d’une région
et de son identité soit nécessaire. Dès lors,
l’échelon de la nation disparaîtrait. Il ne resterait
que le monde globalisé d’un côté et les appartenances
primaires de l’autre. On peut, dans cette
perspective, déjà imaginer une autonomie de la
Flandre, l’Ecosse, l’Italie du Nord, la Catalogne
et le Pays basque. Et cela s’accompagnerait d’un
rétrécissement des horizons culturels.

Jean-Yves Camus est politologue, spécialiste
des nationalismes et de l’extrême
droite en Europe à l’Institut de relations
internationales et stratégiques.

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