Accueil > Résistances | Par Muriel Steinmetz | 1er janvier 2000

Quand les femmes bouleversent le monde

Entretien avec Samir Amin

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Qu’y a-t-il de nouveau, quant à la place des femmes dans les sociétés de cette fin du XXe siècle ?

Samir Amin : Je suis de ceux qui pensent que l’irruption en force des femmes sur la scène de la vie sociale dans la seconde moitié du siècle constitue l’une des dimensions de l’immense révolution culturelle caractéristique de ce temps, une des plus progressistes et des plus porteuses d’avancées ultérieures pour l’humanité tout entière. Il y eut, bien sûr, des luttes depuis l’aube de l’humanité. Mais le facteur nouveau, c’est qu’une série de victoires : même si non encore suffisantes : ont peut-être amorcé la transformation qualitative dans les rapports entre hommes et femmes qui ont connu une accélération après la Seconde Guerre mondiale. Le mouvement féministe sort de son "ghetto" et devient un mouvement de masse qui imprègne la société tout entière et aboutit à des transformations sur le plan juridique auparavant impensables. Cela s’explique. La double défaite du fascisme et du vieux colonialisme a créé des rapports de forces sociaux : à l’échelle mondiale : moins défavorables aux travailleurs, aux classes ouvrières, aux peuples, cela, disons, de 1945 à 1980, soit durant trente à trente-cinq ans. Le salariat, devenu la forme dominante du travail, entraîne toutes sortes de transformations dans la vie quotidienne et sociale, dont le mouvement des femmes. Tout est lié. Ce n’est pas un hasard si le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, publié en 1949, rencontre alors un écho attentif. Mais les rapports sociaux relativement favorables en 1945 aux causes ouvrières et aux peuples se sont graduellement érodés. Nous vivons un renversement très brutal de ces rapports en faveur du capital, dans chaque pays et à l’échelle internationale. Tout est lié, je le répète. Dans cette offensive contre tous les droits obtenus par les petits travailleurs, par les peuples, il est une attaque simultanée contre ce que les femmes ont acquis. Néanmoins, je ne suis pas pessimiste au point de croire que tout sera gommé. Je crois qu’il est très difficile de revenir totalement sur les acquis de l’Histoire.

Quels rapports voyez-vous entre communisme et féminisme ?

Samir Amin : Le communisme consiste essentiellement en une utopie créatrice tentant d’imaginer une société libérée de l’aliénation marchande. On ne peut imaginer une société désaliénée de la marchandise sans une désaliénation, entre autres, des rapports entre hommes et femmes, c’est-à-dire une société se désaliénant du patriarcat et de ses représentations.

Selon vous, cette désaliénation de la femme viendrait-elle après l’avènement du communisme ?

Samir Amin : La réponse que vous induisez a été celle des partis communistes historiques et du mouvement ouvrier. C’était un moyen : fût-il inconscient : de reléguer le problème aux calendes grecques. L’essentiel aujourd’hui consiste à se battre contre le capital. Cependant, tout progrès dans la libération prépare l’avenir. Dès lors un progrès dans un domaine doit nécessairement entraîner une avancée sur un autre plan, même si les rythmes diffèrent.

Le communisme historique ne semble pas avoir assez pris en compte le désir d’émancipation des femmes...

Samir Amin : Certainement. Le communisme réellement existant n’est pas un pur produit de l’esprit, mais l’expression d’un mouvement social. Il a toujours eu ses limites. Il en aura probablement encore. L’histoire n’est jamais finie. Mais si l’on considère les partis bourgeois, c’était encore pire. Rien n’est parfait. Avant la guerre, durant le Front populaire en France, le Parti radical : un des éléments fondamentaux de l’Union de la gauche : a refusé avec entêtement le vote aux femmes, qui était pourtant à l’ordre du jour. Ce refus se basait sur un argument opportuniste politicien : les femmes sont catholiques, elles vont nous amener les curés. Ce qui s’est révélé faux, à la longue.

* Directeur du Forum du tiers monde (Dakar) et président du Forum mondial des alternatives, a publié notamment Critique de l’air du temps, L’Harmattan, 1998.

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