Accueil > Société | Par Pia de Quatrebarbes | 13 décembre 2010

Quartiers en colère (1) - « On ne casse pas pour rien »

Que veulent ces « casseurs » qui ont perturbé les manifs d’octobre ? Le calme revenu, ils sont oubliés. Regards leur donne la parole. Derrière l’effet d’entraînement, il y a souvent une volonté d’être entendu, un sentiment d’injustice et l’expression d’une révolte

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Depuis deux jours, il se terrait chez lui. Il a supprimé son adresse mail, désactivé son compte Facebook et jeté son portable. Ahmed, 17 ans, a eu la frousse. La direction de la sûreté des Hauts-de-Seine a débarqué à 6 heures du matin à la porte de l’appartement de ses parents, dans la cité Pablo-Picasso de Nanterre (92). Les policiers cherchaient un blouson blanc. Celui qu’il portait sur les clichés que les forces de l’ordre ont pris lors des affrontements. «  Ils ont pris des photos et des vidéos, ils m’ont dit qu’on me voyait leur lancer des pierres, brûler un camion de la mairie et casser la vitrine d’un hôtel. Ils voulaient absolument trouver ce manteau. Ils ont retourné toutes les pièces avant que je le leur montre  », raconte le lycéen.

Le jeune homme est calme. Pas du genre à fanfaronner. Le jour où nous l’avons rencontré, il laisse filer le temps avec trois amis au pied des barres de la cité Pablo-Picasso. Il s’éloigne du groupe pour discuter, parle doucement, réfléchit avant de répondre. La conversation est sans cesse coupée par des «  bonjours  » qu’il lance à des connaissances du quartier, ados comme vieilles dames. Difficile, alors d’imaginer qu’il ait effectivement été aux prises avec les CRS aux abords du lycée Joliot-Curie de Nanterre mi-octobre, répondant par des pierres et bouteilles à chaque tir de gaz lacrymogènes.

Scènes de « guérilla urbaine »

«  Pourquoi j’ai fait ça ? J’ai reçu des sms de mes potes. Je suis venu à Joliot-Curie pour le blocage. On voulait aller manifester à Paris. Et puis, quand je suis arrivé, tout a dégénéré, les flics étaient là, en face . » C’était le premier jour du blocage : le 18 octobre. Quatre jours de scènes de guérilla urbaine  » suivront, comme le dit le préfet des Hauts-de-Seine, Patrick Strzoda. Abribus détruits, voitures retournées ou brûlées, panneaux publicitaires brisés. Les images ont été diffusées par toutes les chaînes de télévision.

Comme Ahmed, ils étaient environ 200, selon la préfecture peut-être plus. Des casseurs  », «  c’est comme ça que vous nous appelez à la télé ! Ouais, je suis un casseur. Mais les gens, ils sont cons, ils pensent qu’on casse pour rien . » Pour lui, tout s’est joué quand d’autres ont crié «  Il faut que Sarko nous entende !  » Car le jeune homme a le sentiment que c’est la seule manière d’être vu, d’être écouté aussi. Un de ses amis nous rejoint : «  Il y a qu’en cassant qu’on se fait entendre, si on avait fait ça gentiment, on ne serait pas passés à la télé . »

Et la réforme des retraites dans tout ça ? «  Bien sûr que ça compte, c’est totalement injuste. Les plus riches ils veulent bien travailler plus longtemps, ils vont gagner plus. Sarkozy, c’est pareil, il s’en fout, il est assis derrière un bureau. Mais quand t’es maçon, ce n’est pas pareil ! Mes parents ils sont fatigués, ils ont même pas 50 ans, alors deux années de plus, ce n’est pas la peine  », explique Ahmed. En attendant son procès, sans doute dans six mois, il a promis à sa mère de ne plus s’en mêler.

« C’était mortel ! »

Ce sentiment, ces revendications sont-ils partagés par tous les jeunes ? Non, bien sûr, tous ne donnent pas le même sens à leur action. Derrière des actes apparemment similaires se cachent des discours parfois très différents. Même ville, autre quartier. De l’autre côté du lycée Joliot- Curie, les tours de la cité Berthelot sont moins hautes qu’à Pablo-Picasso. Devant chaque bâtiment, un digicode, des portes en bon état, des bosquets taillés. Au milieu des immeubles, sur le terrain de foot construit par la mairie, une dizaine de jeunes tapent la balle.

Medhi, 16 ans, débarque en scooter. L’air hilare et sans casque. «  Moi j’ai cassé, c’était mortel  », se vante-t-il. «  Je suis en seconde à Cergy (95), j’ai reçu un texto de collègues qui sont à Joliot-Curie. Ils m’écrivaient « Viens, il y a des émeutes ». J’ai pris le RER et je suis passé chez moi me changer  », explique-t-il sans lâcher son scooter. Jogging et baskets pour courir plus facilement, capuche et écharpe pour se protéger des gaz. «  La réforme des retraites, je m’en fous. Mais ouais, ça m’a fait marrer d’embêter les condés (les policiers, ndlr) comme ils nous embêtent tout le temps avec leurs contrôles . »

Comme s’il avait fini de réciter un couplet, le jeune homme quitte la scène. Son départ délie les langues. Ici, comme lui, beaucoup ont vu dans ces journées d’affrontements le prolongement de leurs rapports habituels avec la police. ne réplique en plus grand d’une partition quotidienne. «  Je ne vais pas dire que les policiers, c’est tous des pourris, attention, j’en ai vu des humains et des honnêtes  », indique Kamel (1), 23 ans, ancien animateur sans emploi. Cette semaine-là, le jeune homme n’a pas participé, il a tout suivi du bas de son immeuble. «  Quand ils passent en voiture, la manière dont ils vous regardent, vous avez l’impression d’être un singe. Ils se croient au zoo. Certains nous connaissent depuis longtemps, on a tous grandi ici mais ça change rien, ils continuent à nous demander nos papiers . »

Kamel hausse le ton, s’énerve, raconte les gardes à vue parce qu’il traînait avec des copains dans le hall de son immeuble. Car depuis 2003 et la loi pour la sécurité intérieure de Nicolas Sarkozy, « l’occupation abusive de hall d’immeubles » est un délit puni de deux mois de prison, encore renforcé par la loi anti-bande de mars 2010.

Enfermés dans le ghetto

Mais, pour lui comme pour les autres c’est surtout le racisme qui blesse. «  Quand un flic me dit « je bouffe du porc et je t’encule », ce n’est pas un fonctionnaire de police que j’ai face à moi, c’est un mec qui fait la guerre . » Le mot est lâché. Dans les discours comme dans les images diffusées, la notion affleure.

Mais ce dont Kamel veut parler, ce sont des causes du malaise. «  Regardez autour de nous, c’est la merde et ce sera toujours la merde. Il n’y a rien à faire, à part du foot et du business. La mairie construit un terrain pour nous occuper. Mais on s’en fout, qu’ils le mettent à Paris le terrain, on veut juste avoir notre chance, dans la vie, la société. On crie à l’aide . »

Sa colère n’est pas contre la France, «  qui nous aide  », mais contre le système. «  Quand quelqu’un qu’on ne connaît pas arrive dans la cité, on le prend pour un flic. C’est fou ça, on s’enferme, c’est comme ça qu’on a grandi  », reconnaît-il.

Son ghetto, Kamel se l’est aussi construit, même si l’exclusion vient surtout de dehors. «  C’est pas Paris, ici, dès la maternelle on part avec moins de chances. Allons donc voir les moyennes à l’école primaire, ça fout les boules. Et après ça continue. Le bac qu’on rate, le boulot qu’on n’a pas à cause de notre adresse sur le CV . »

« Sarkozy, il défend les riches »

La galère pour décrocher un stage ou un emploi, Ayman et Sofiane ne l’ont pas encore connue. A 14 et 15 ans, ils sont encore collégiens. Mais les jours de blocage et d’affrontements ils étaient là, «  à jouer à cache-cache avec les policiers  ». Sofiane avoue avoir lancé des pierres «  Mais j’étais tellement loin que je suis sûr qu’elles n’ont touché personne . » Pour eux, il y a la réforme contre les retraites, mais surtout l’injustice. L’affaire Woerth- Bettencourt ? Comme tous les autres, ils ne voient pas qui est le premier et ont une vague idée de la deuxième. «  Une vieille folle qui s’est fait avoir  », lance Ayman. Mais pas besoin d’avoir suivi l’affaire pour sentir que le pouvoir politique ne se préoccupe que des plus fortunés. «  Il n’y a pas que des pauvres ici, mais il y a plus de pauvres que de riches. On n’est pas des mendiants. A Neuilly, on parle pas mal aux gens comme ici, ça vient des revenus. Sarkozy, il était à Neuilly avant, alors forcément, il défend les riches . » Mais ces jeunes, qui les défend ? Kamel, lui, avoue ne pas se poser ces questions tous les jours. «  Heureusement, sinon c’est tout qu’on casserait . »

Pia de Quatrebarbes

 [1]

Notes

[1(1) Le prénom a été modifié.

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