Accueil > Culture | Par Jim Palette | 1er avril 1999

Ralph Gibson en ’courant continu’

De la Trilogie (1970-1974), The Somnambulist, Déjà-Vu et Days at Sea à un ensemble de ces clichés qu’il nomme "self-éclipses", quarante ans de photographie d’une nouveauté et d’une continuité remarquables.

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Ralph Gibson est né il y a soixante ans à Los Angeles. C’est donc tout à la fois un anniversaire que lui souhaite à l’occasion de cette exposition la Maison européenne de la photographie (MEP), et un cadeau qu’elle nous fait (particulièrement aux jeunes générations passionnées par le médium photographique, qui ne pouvaient s’être rendues en 1973 au Centre culturel américain, en 1975 à la galerie Agathe Gaillard, ou chez Jean Dieuzaide à Toulouse en 1976, et qui ne possèdent probablement pas ses livres) : pouvoir admirer un ensemble aussi complet, dont la créativité et la tenue dans le temps sont telles qu’à son propos on a presque envie de parler d’"insolente facilité". D’abord assistant de Dorothea Lange au tout début des années soixante avant de devenir celui de Robert Franck en 1967-1968 (deux auteurs auxquels il ne cessera de vouer une grande admiration), il fait un court passage à l’agence Magnum, réalise encore un certain nombre de commandes pour la mode, la publicité et l’édition, avant d’abandonner tout travail commercial dès 1970.

L’information traitée en termes de composition

Installé à New York : où il vit et travaille toujours aujourd’hui : il va désormais se consacrer uniquement à son art. Se démarquant du goût d’alors pour l’expressionnisme abstrait, dont il juge les travaux "quelque peu" ennuyeux, pour revenir à des problématiques plus purement photographiques, il va surtout rompre avec la grande tradition américaine du photo-journalisme et du document humaniste telle qu’elle sera dominée par la figure de W. Eugene Smith.

Ne pouvant se limiter à cet horizon, et comme d’autres alors (1), Ralph Gibson va donc "déplacer" sa pratique sur un autre terrain, nourrissant un rapport visuel avec l’insolite, mais en outre, et principalement, marqué : qu’il s’agisse d’un nu, d’un portrait, d’un paysage, d’une architecture ou de scènes intimes : par une philosophie très personnelle de la chose photographiée ("... Conscient de ce que l’appareil photographique enregistre indifféremment « des myriades de détails fatalement nuisibles à l’image », écrit Gilles Mora dans sa préface au livre co-édité par les éd. Marval et la MEP (2), Gibson traite les informations auxquelles est confronté son oeil en termes de composition.") et un dialogue avec l’histoire de l’art, particulièrement l’oeuvre de Malevitch.

La distance entre l’image photographique et le photographe

Le monde photographique de Gibson, poursuit Gilles Mora, "se présenterait plutôt comme un répertoire de signes, terme pourtant qu’il récuse pour celui de « self-éclipses », et dont la justification repose, non pas sur la coupure du lien entre la photographie et son sujet, mais plutôt sur la distance prise entre l’image photographique et celui qui l’a produite, le photographe. Car, si le sujet « c’est le matériau photographique à l’état pur », alors le photographe compte de moins en moins au fur et à mesure que son oeuvre augmente, plus soucieux qu’il est d’explorer les relations établies entre la photographie et les autres objets, ceux du monde, que de s’intéresser à ses propres rapports à celui-ci". Et de bien préciser : "Non pas un désintérêt inhumain rédhibitoire (...) : plutôt le déplacement d’intérêt qui fait préférer à Gibson, selon ses propres termes, la » mouvance des ombres », que son rapport personnel à l’ombre, sachant très bien que l’un ne va pas sans l’autre, et que, de toute façon, il existe des livres pour cela, pour cette mise en sens à laquelle peut difficilement se substituer, à l’unité, l’anonymat de chaque photographie."

Livre est bien le maître mot de Ralph Gibson. En 1969, ayant achevé la maquette du premier volet de ce qui allait devenir son oeuvre fondatrice, il déclinera les offres d’édition autant que celles-ci ne lui garantissaient pas la totale maîtrise de ses choix (un équivalent de la question du "final cut" au cinéma). Moyen d’expression autonome, une énorme nouveauté alors, le livre est pour Gibson le lieu idéal où il peut établir entre les images des doubles pages, sans commentaire ni légende, la correspondance imaginaire voulue. Créées par lui avec l’aide de quelques amis, les éditions Lustrum Press sortent the Somnambulist en 1970 (plus tard, elles publieront Robert Franck, the Lines of my hand, Duane Michals, Sleep and Dreams, et de la théorie). Le succès de l’ouvrage amène son auteur à parcourir les Etats-Unis et l’Europe pour donner des conférences et exposer. De ces voyages naîtra Déjà-vu (1973), précédant Days at Sea d’une année. Des tirages et les maquettes originales de tout cela sont montrés ici, mais aussi toute la suite de l’histoire, et donc beaucoup d’autres "éclipses de soi".

1. Les Krims, précurseur de la photographie mise en scène : il réalisa en 1975 les Fictcrypto-krimsographs, polaroïds retravaillés pendant leur séchage : Duane Michals et ses séquences narratives, Ralph Eugene Meatyard, passionné de littérature moderne aux sombres images noir et blanc , flous de bougés et autres légers dédoublements de l’image, ou encore Arthur Tress qui, lecteur des surréalistes, de Jung et d’Eliade, ira chercher au-delà de l’apparence.

2. Courant continu, 168 p., 220 photographies, 390 F. MEP, 5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris. Exposition jusqu’au 30 mai.

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