Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 12 novembre 2008

Raphaël Granvaud : « La France doit cesser d’intervenir en Afrique »

Malgré quelques timides évolutions, la France maintient en Afrique une présence militaire souvent héritée des accords d’indépendance. Un archaïsme auquel il serait grand temps de mettre fin, selon Raphaël Granvaud, membre de Survie. Entretien.

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Regards.fr : Le Livre blanc de la défense fait état de la nécessité « d’européaniser » les accords liant la France aux pays africains. Qu’en est-il ?

Raphaël Granvaud : Depuis le rapport Quilès qui a suivi le génocide au Rwanda, trois axes sont mis en avant et réaffirmés sans cesse sur la question militaire en Afrique : la France ne doit plus intervenir de manière unilatérale : ce qui suppose donc un mandat de l’ONU ; elle ne doit plus, si possible, intervenir seule : et là, priorité est donnée aux actions européennes ; il faut enfin aider les pays africains à mettre en place et à renforcer leurs propres capacités militaires : c’est le processus Recamp. Mais ces déclarations d’intention ne correspondent pas souvent à ce qui est mis en pratique... Sur la question européenne, par exemple, les trois missions Eufor menées à ce jour, deux en République démocratique du Congo, en 2003 et 2005, et une en cours au Tchad, recèlent de nombreuses ambiguïtés et dérives, côté français : mandats aux contours obscurs, motivations parfois peu avouables, accusations de partialité dans les affrontements, etc.

Regards.fr : Que reste-t-il des accords de défense franco-africains ?

R.G. : Il en reste aujourd’hui entre six et huit. Le chiffre est flou car les sources (publications militaire et parlementaire) ne donnent jamais le même. Ces accords, dont la signature était la contrepartie aux indépendances, sont classés secret défense mais on sait que deux clauses secrètes leur sont associées : la première est celle de l’approvisionnement préférentiel qui contraint les anciennes colonies à fournir leurs matières premières stratégiques : pétrole, uranium, gaz, etc. : en priorité à l’ex-métropole, une clause qui s’est aussi appliquée à tout ce qui était marché public. La deuxième, c’est l’aide au maintien de l’ordre intérieur. Le deal est simple : vous nous réservez vos matières premières et on vous assure la conservation du pouvoir. Lors d’un discours tenu au Cap, en Afrique du Sud, en février dernier, Nicolas Sarkozy a dit qu’il s’engageait à renégocier dans la transparence ces accords datant des années 1960 et 1970. Ce serait une vraie rupture puisque cela n’a jamais été fait, mais elle ne garantirait pas pour autant la non-ingérence militaire française en Afrique... Il existe une trentaine d’accords militaires avec des pays africains qui, sous des statuts variés, vont de l’assistance matérielle à la fourniture de conseillers. Si on prend le cas de la dernière bataille à N’Djamena, en février 2008, et que l’on s’en tient à la version officielle (contredite par des journalistes du quotidien La Croix ) selon laquelle la France n’est pas intervenue, force est de constater qu’elle a quand même pu, au nom d’un simple accord de coopération militaire, sécuriser l’aéroport sur lequel Idriss Déby avait ses hélicoptères et ses mercenaires, leur permettant ainsi de décoller, aller bombarder les rebelles, revenir et se poser en toute sécurité. Sachant qu’au Tchad, c’est aussi la France qui fournit les rations, l’essence, les instructeurs, le renseignement militaire... on voit bien que même en restant dans la légalité juridique, il y a moyen d’intervenir militairement et de faire pencher la balance. Donc, c’est en termes de pratique qu’il doit y avoir une rupture. Parce qu’un texte juridique... la France ne s’est jamais embarrassée de formalisme juridique de ce point de vue.

Regards.fr : : Quelle devrait être, selon vous, la nature des relations militaires entre la France et l’Afrique ?

R.G. : Je suis favorable au retrait pur et simple de toutes les troupes françaises d’Afrique. Aucune ex-puissance coloniale ne devrait être amenée à intervenir dans ses anciennes colonies, cela limiterait grandement les risques d’ambiguïtés et de dérives. Que la France participe à des opérations de maintien de la paix de l’ONU, sous réserve d’une discussion politique sur la légitimité d’une telle intervention et dans un cadre acceptable du point de vue démocratique et des droits de l’Homme, pourquoi pas. Mais si on veut vraiment qu’il y ait rupture, il faut que la France cesse d’intervenir en Afrique.

Les méfaits de “la coloniale” en Afrique

Que fait réellement l’armée française en Afrique ? Et de quel droit s’y trouve-t-elle encore aujourd’hui ?” Dès l’introduction, Raphaël Granvaud précise le double sens du titre interrogatif qu’il a donné à son ouvrage.
Cette petite somme (l’auteur, militant de Survie, a consulté de nombreux ouvrages, articles de presse, rapports d’Ong, de missions parlementaires, etc.), précise et bien écrite, met en lumière l’histoire cohérente d’une armée française qui n’a jamais réellement envisagé de quitter l’Afrique. Un continent nimbé d’un fort parfum de nostalgie coloniale et sur lequel tous les dirigeants de la Vème République lui ont confié la sauvegarde des intérêts économiques et stratégiques du pays. Y compris au prix du crime, qu’il s’agisse de l’accompagner ou, très souvent, d’y participer.
Du même coup, l’ouvrage réduit en miette les raisons toujours servies depuis 30 ans lorsque nos fiers soldats se déploient en “opérations extérieures” : protéger les ressortissants français, apporter de l’aide humanitaire, éviter le chaos régional... Du Tchad au Rwanda, ils n’y sont presque jamais pour ça. Ce livre croule sous les exemples.

E.R. (publié dans Regards de janvier 2010)

Que fait l’armée française en Afrique ? Ed. Agone, coll. Dossiers noirs (23) de Survie, 2009, 470 p.,18€.

Cher uranium

La France puise un tiers de l’uranium nécessaire à ses cinquante- huit centrales dans le sous-sol du seul Niger. Ce « Dossier noir » donne les clés (historique, politique, économique) de l’ intérêt nucléaire de la France pour le continent africain. Par la grâce de quels accords et avec quelles conséquences, sociales et écologiques, Areva prend-elle l’uranium nigérien ? Les réponses à ces questions n’étant pas très jolies, le géant français du nucléaire, qui prospecte aussi sur le continent pour y vendre de l’atome, s’emploie à se façonner une image irréprochable. Bien écornée ici par Raphaël Granvaud qui, après Que fait l’armée française en Afrique (2009) poursuit son travail de mise en lumière des ombres de la présence française en Afrique. Salutaire.

E.R. (publié dans Regards de Mai 2012)

Areva en Afrique, une face cachée du nucléaire français Ed. Agone, coll. Dossiers noirs (24) de Survie, 2012, 290 p., 14 €.

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