Accueil > Culture | Par Juliette Cerf, Luce Vigo | 1er avril 2009

Récits d’errances

Wendy & Lucy , de Kelly Reichardt, A l’aventure , de Jean-Claude Brisseau, Dans la brume électrique , de Bertrand Tavernier : trois films, trois aventures, trois façons d’être libre.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

SEULE DANS LA VILLE
Wendy & Lucy , de Kelly Reichardt, en salles le 8 avril

Sur la route. En apesanteur, critique et douceur. Wendy & Lucy , de l’Américaine Kelly Reichardt : auteur du remarqué Old Joy (2007) : se situe, quelque part, au carrefour de plusieurs films ; entre Wanda , de Barbara Loden, Umberto D. , de Vittorio De Sicca et Into the Wild , de Sean Penn. Non loin du féminisme du premier, Wendy & Lucy met en scène l’errance d’une femme marginale, portée par le jeu hypnotisant de Michelle Williams, tout en minimalisme et en retenue. D Umberto D. , Kelly Reichardt, dont les références cinématographiques rayonnent du néoréalisme italien au cinéma allemand (Fassbinder notamment, pour sa vision des rapports de classe), reprend la relation centrale, métaphysique (1), entre un être humain : Wendy, donc : et un animal : sa chienne, Lucy. Lucy, qu’elle prénomme avec affection, « Lu » , bâtarde au regard amical, croisement entre un chien de chasse et un labrador, poil jaune orangé. Enfin, sorte de cousin éloigné d Into the Wild qui resterait dans un environnement urbain ou semi-urbain, à l’orée des forêts et des clairières, Wendy & Lucy tend vers un ailleurs, jamais atteint : « Je ne fais que passer » , répétera plusieurs fois la jeune femme au teint diaphane et aux gestes délicats, pourtant peu prodigue en mots.

Wendy la solitaire, dont on ne sait quasiment rien sinon qu’elle a une sœur, veut aller vivre en Alaska. Dans son cahier de route, elle a noté les horaires des ferries susceptibles de l’emmener là-bas. Mais sa trajectoire se voit modifier quand sa vieille voiture, qui fait office de maison, de garde-manger et de dortoir, tombe en panne dans une petite ville de l’Oregon. « Wendy est une survivante. Elle est issue d’une classe sociale pour qui peu de portes sont ouvertes, pour qui il n’y a pas vraiment d’opportunités. Elle se débrouille bien avec peu de choses, mais lorsqu’elle se retrouve avec des moyens encore plus réduits, elle ne sait pas comment faire pour sortir de la situation dans laquelle elle se trouve. Elle est profondément seule face à une société qui ne lui offre rien pour la soutenir. C’est comme si, au fond, elle se retrouvait perdue dans une nature sauvage et hostile, dans la jungle. Elle est entrée dans une dimension primitive de la société. Elle ne peut faire confiance à personne, excepté à son chien » , commente la cinéaste. A l’immobilité de la voiture, répond le chômage qui règne dans cette ville mise en sommeil par la fermeture de ses usines. La marginalité de Wendy s’accroît lorsque, arrêtée après avoir commis un menu larcin dans une épicerie, elle perd son chien. Wendy lie petit à petit connaissance avec l’agent de sécurité : qui lui avait d’abord intimé l’ordre de déplacer sa voiture, de sortir du périmètre, pour voguer encore un peu plus vers les marges. L’homme, aussi paumé qu’elle, statique, planté dans son parking de 8 heures à 20 heures, tente de l’aider comme il peut. La subtilité ténue de leur lien caractérise avec grâce le tempo du film, sa lenteur et sa précision, qui culmine dans le magnifique travelling d’ouverture ou dans le petit air entêtant fredonné en boucle par Wendy. Une vision de la liberté et de la fragilité humaines, qui est aussi une pratique, celle d’une indépendance cinématographique et artistique. J.C.

CONTRÉES DU PLAISIR
A l’aventure , de Jean-Claude Brisseau , en salles le 1er avril
A l’aventure  : avec ce film au titre engageant et mystérieux, (autre) invitation à la liberté, Jean-Claude Brisseau clôt un cycle composé de ses derniers films, Choses secrètes (2002) et Les Anges exterminateurs (2006). Si les trois œuvres abordent ensemble les contrées du plaisir sexuel féminin, la force singulière d’A l’aventure, œuvre somme, est d’ouvrir vers d’autres paysages de l’univers du cinéaste, de les récapituler. Ceux de la nature et de la mystique. Pour aller encore « plus loin dans la connaissance des êtres et du monde » ... Tout au long de ce film extatique, quête spirituelle et quête sensuelle se répondront. Sandrine (Carole Brana) quitte l’homme avec qui elle vivait pour expérimenter une nouvelle existence : « J’en ai marre du ronron, j’en ai marre de te mentir... » Lors d’une très belle séquence, elle confie à sa mère vouloir sortir de ses propres sentiers battus et échapper aux camisoles convenables que lui offre la société.

Deux voies vont alors s’offrir à Sandrine : la première est celle du plaisir qui la conduit au seuil de phénomènes irrationnels. Cette direction est initiée par sa rencontre inopinée, dans un café, avec Grégory (Arnaud Binard), sur le point d’achever ses études de psychiatrie. Le jeune homme se passionne pour l’hypnose, qu’il pratique volontiers sur ses différentes amantes, Sandrine, mais aussi Sophie (Lise Bellynck) et Mina (Nadia Chibani) : un « sujet exceptionnel » , enclin à l’extase mystique et à la lévitation :, filmées de façon frontale. La seconde voie, Sandrine la découvre en compagnie d’un homme d’âge mûr (excellent Etienne Chicot) rencontré sur un banc, un chauffeur de taxi philosophe, ancien professeur de physique, passionné par les étoiles, le cosmos, le vide et le plein, les atomes, les lois de la nature. Lequel apparaît et disparaît à ses côtés, tel son ange gardien. La limpidité et la malice de leur dialogue philosophique évoquent à bien des égards Rohmer, figure essentielle pour Brisseau. De magnifiques paysages, d’une nature si rohmérienne, envahissent progressivement l’écran et l’enveloppent d’un halo de calme et d’harmonie. J.C.

LES BRUMES DE LA LOUISIANE
Dans la brume électrique , de Bertrand Tavernier , en salles le 15 avril

Bertrand Tavernier guidé dans les brumes de la Louisiane par James Lee Burke. Connu pour l’admiration qu’il porte aux cinéastes américains et son immense culture cinématographique, littéraire et musicale, Bertrand Tavernier a choisi d’adapter un roman policier très dense, Dans la brume électrique avec les morts confédérés, de James Lee Burke, impliqué dans l’aventure. A une exception près, Mississipi Blues, coréalisé avec Robert Parrish, Tavernier s’était refusé, jusque-là, à tourner aux Etats-Unis, même dans le cas de Coup de torchon d’après le roman de Jim Thompson 1280 Ames transposé en Afrique, ou Round Midnight, portrait fiction du musicien Dexter Gordon. Mais il n’était pas question de réaliser Dans la brume électrique ailleurs qu’en Louisiane, celle d’aujourd’hui et non des années quatre-vingt-dix, date à laquelle a été écrit le livre. Il fallait prendre en compte les ravages de la tempête Katrina, qui a permis à la Mafia de s’enrichir encore plus, sans en faire le sujet du film. Il fallait la particularité de ces lieux à moitié noyés dans les eaux du Bayou et l’obscurité des forêts, la nostalgie des chants cajuns, pour que les relations entre les personnages et leurs changements d’humeur s’inscrivent avec force dans un récit à plusieurs entrées. A la fois réalistes et fantastiques, crimes passés et présents renvoient en même temps aux victimes noires de la Guerre de Sécession et à celles d’hommes aux pulsions incontrôlables. Sujet à des flashs répétitifs, le policier Dave Robicheaux, interprété, avec toutes ses contradictions, par Tommy Lee Jones, arrive à mettre fin à son enquête et à retrouver la douceur de son foyer, après bien des douleurs et des angoisses. Jusqu’à quand ?

On retrouve dans les personnages, et particulièrement dans celui du policier, ce goût du doute dont Bertrand Tavernier revendique l’importance, encore une fois, dans la nouvelle version de son livre Amis américains. Après sa période d’« américanophilie » extrême, dont seraient victimes, d’après lui, aujourd’hui, les jeunes spectateurs, il dit s’être réjoui « d’avoir grandi à un moment où on découvrait aussi Luigi Comencini, Satyajit Ray » ... L.V.

1. Sur la représentation des animaux dans l’histoire du cinéma, sur la façon dont l’animalité est souvent la clé de l’humanité en jeu à l’écran, nous renvoyons au très beau livre de Raymond Bellour qui vient de paraître, Le Corps du cinéma. Hypnoses, émotions, animalité , éd. P.O.L., 30 euros.

Paru dans Regards n°61, avril 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Du même auteur

1er février 2009
Par Juliette Cerf,
Par Luce Vigo

Figures libres

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?