Accueil > Migrations | Par Michel Agier | 14 novembre 2008

Réfugiés du chaos. Le Pacte de Vichy, la fin de l’asile et la nouvelle compétition des victimes

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Passée presque inaperçue à cause du fulgurant optimisme qui nous venait d’Outre-Atlantique les mêmes jours, la réunion des ministres européens en charge de l’immigration, tenue à Vichy les 3 et 4 novembre, a validé un « Pacte » qui, sous couvert d’une rhétorique sociologisante de l’« intégration », réduit l’asile à néant, stigmatise des indésirables décrétés « clandestins » parce qu’apparemment inutiles, entérine et organise leur exclusion.

Un bref bilan permet de constater les effets déjà désastreux de cette « biopolitique » du monde que le Pacte de Vichy homogénéise au niveau européen, une biopolitique qui crée en permanence de nouvelles catégories du malheur et laisse les personnes concernées sans lieu, sans droits et sans voix.

L’image du réfugié dans le monde occidental s’est profondément modifiée depuis le milieu du XXe siècle et le vote de la Convention de Genève qui définit le droit d’asile et des réfugiés. Les dimensions intellectuelles ou politiques de l’exil étaient alors valorisées et enclenchaient des solidarités fortes et partisanes envers les réfugiés juifs, hongrois ou russes. Les années 1980 et 1990, elles, ont été les années des « déplacements de populations », des foules dépersonnalisées entassées dans d’immenses camps de fortune, principalement en Afrique et en Asie : c’est là, et uniquement là, que leur était attribué, collectivement et dans l’urgence, le statut de réfugié. Les solidarités politiques ont laissé place aux peurs suscitées par des images de masses en errance, perçues certes comme des « victimes », mais tout autant comme des populations surnuméraires et indésirables.

Aujourd’hui, un constat s’impose. La Convention de Genève de 1951 ne régit plus la politique d’accueil des pays occidentaux qui l’avaient voulue et votée au temps de la guerre froide. Aux deux bouts de la chaîne de solidarité, l’asile est durement remis en cause. D’un côté (en Afrique, Asie, au Proche-Orient), le nombre de « déplacés internes » s’accroît depuis dix ans, approchant maintenant les trente millions de personnes dans le monde (contre onze millions de réfugiés reconnus par les agences onusiennes en 2007). Ces réfugiés potentiels sont encouragés à rester dans leur propre pays et, dans ce sens, le HCR (Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés) intègre dans son mandat, depuis 2006, la gestion des « abris d’urgence » et des camps pour déplacés internes en plus des réfugiés hors de leur pays. Dans le même temps, la notion d’« asile interne » est apparue en Europe parmi les gouvernements et les agences onusiennes discutant de leurs stratégies d’externalisation de la procédure de l’asile. Parler d’asile interne « là-bas », c’est justifier le refus de l’asile « ici », c’est garder très loin, pratiquement invisibles, les demandeurs d’asile potentiels. Ainsi, après le Maroc, d’autres pays d’Afrique sont annexés aux politiques de mise à l’écart menées par les gouvernements européens : la Libye ouvre des camps et signe avec l’Italie des accords de réadmission des expulsés ; l’Espagne collabore avec le Maroc et la Mauritanie pour ouvrir des camps pour les expulsés ; le Sénégal monnaye avec l’Espagne et la France sa collaboration contre la soi-disant « émigration clandestine ». Le Mali ouvre en octobre 2008 le premier « Centre d’information et de gestion des migrations » (Cigem) créé par la commission européenne à Bamako afin de dissuader et/ou filtrer tout émigrant potentiel, et inauguré par le tristement célèbre Hortefeux, ministre français de l’immigration et de l’identité. Enfin, en 2007 et 2008, les pays européens et les États-Unis ont apporté une aide financière aux pays du Proche-Orient pour que ceux-ci assurent la prise en charge temporaire (un an) des réfugiés irakiens à la frontière de leur propre pays. Ainsi se généralise, avec la collaboration du HCR, la stratégie d’externalisation du peu qui reste de l’asile.

D’un autre côté, aux frontières mêmes des pays européens, les demandeurs d’asile sont plus systématiquement déboutés de leurs droits. Alors que les persécutions de toutes sortes existent bien dans les pays d’origine (justifiant l’application du statut de réfugié selon la convention de Genève), l’asile n’est attribué qu’à une portion insignifiante des demandeurs, de 1% à 12% selon les pays ! Au cours de l’année 2008, la directive européenne autorisant la rétention des étrangers en situation irrégulière jusqu’à dix-huit mois ? déjà suivie par quelques pays dont l’Italie de Berlusconi ? entérine une politique de l’encampement comme un des moyens de contrôle des déplacements en général. Enfin, la tentative (avortée à ce jour) du ministère d’Hortefeux en France de remettre en cause le droit de regard et de témoignage in situ des organisations de défense des droits de l’homme à l’intérieur des Centres de rétention administrative (visant en premier lieu l’action de vigilance citoyenne exercée par la Cimade) montre la volonté gouvernementale d’instaurer une Loi du silence autour de ce rejet politique des étrangers indésirables.

Ainsi, l’Europe défait dans les années 2000 ce qu’elle a édifié dans les années 1950. L’invisibilité, le silence et la stigmatisation individuelle criminalisent tout déplacement des personnes indésirables. « S’ils sont retenus, s’ils sont en camp, s’ils sont interpelés, c’est qu’ils ont sûrement fait quelque chose » est-on induit à penser. L’Europe est en train de faire disparaître l’idée même d’asile de son agenda politique et moral.

Pour faire face, la tentation est grande de créer de nouvelles catégories de reconnaissance ? institutionnelle pour les Etats et les agences internationales, politique pour les défenseurs des droits de l’homme, sociologique pour les chercheurs... Refugiés « politiques » ou « environnementaux », « réfugiés de la faim » ou « migrants clandestins »... Pourtant, même lorsqu’elle part d’un élan humanitaire ou solidaire, cette prolifération alimente une compétition des victimes, qui ne peut que rendre plus insaisissable le processus d’exclusion en cours à l’échelle mondiale. Diviser pour mieux contrôler, tenir à l’écart, expulser...

Au contraire, l’action politique passe aujourd’hui par une reconnaissance qui refuse le filtrage : forme de la casuistique policière ou « humanitaire » ? et l’identification sans fin des indésirables. Dans une mondialisation conçue et contrôlée par les zones les plus riches et puissantes de la planète, toutes les formes de chaos (politique, social, écologique) sont « contenues » au loin, se développent et se renforcent mutuellement. Ainsi, les vies sociales précaires sont les plus touchées par les conséquences vitales des catastrophes naturelles. Ainsi encore, l’occupation d’une région rurale par des milices paramilitaires ne devient absolument invivable pour ses habitants que lorsqu’ils ne peuvent plus travailler et se nourrir, entrainant une migration pour trouver du travail, et revivre, loin du chaos : migrant ? Réfugié ? Non, « déplacé interne » ou « émigré clandestin »...

La fin de l’asile est un des pas que l’Europe a déjà franchi vers la réalisation d’une conception excluante du monde. Les mots d’« identité », « intégration » « immigration » deviennent les mots-clés de cette fermeture sur soi, aussi autoritaire et forcenée qu’irréaliste. Ils posent en des termes nouveaux et urgents la question de la solidarité. Une solidarité non plus « inter-nationale » au sens où elle désignerait encore « l’étranger » à la nation, mais une solidarité mondiale car nous ne pouvons plus répondre à ces violences identitaires qu’en affirmant ce qui est déjà là, à savoir que nous habitons tous le même monde : une réalité que constatent et réalisent tous les voyageurs. Au sein de ce monde commun où tout est lié, croisé, connecté, les réfugiés du chaos vivent leur mise à l’écart comme un exil intérieur, d’autant plus insupportable qu’il est si proche des zones prospères, quels que soient le nombre et la taille des murs dressés sur leurs chemins.

Le 11 novembre 2008

Michel Agier est anthropologue, directeur d’études l’EHESS, directeur de recherche à l’IRD et directeur du Centre d’études africaines. Il a publié dans Vacarme n°44 ( http://www.vacarme.org/article1620.html ) « l’encampement comme nouvel espace politique ».

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?