Accueil > actu | Par Roger Martelli | 7 avril 2010

Régionales. La vie à gauche va-t-elle changer ?

L’abstention aux régionales a dit le décalage entre la politique institutionnelle et la vie quotidienne. La victoire de la gauche peut-elle cacher les difficultés de la gauche radicale ? Brève analyse d’une élection tout en sensibilités.

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L ’importance de l’abstention est la donnée la plus marquante du scrutin. Elle est stimulée par des effets conjoncturels (la démobilisation de la droite) ; elle a avant tout une dimension structurelle. Elle est sociale : les zones populaires sont davantage touchées que les autres. Elle est devenue permanente, « à l’américaine », si ce n’est pour la seule élection qui semble bâtie autour de grands enjeux de société (la présidentielle). Elle est donc politique : elle dit le décalage, devenu gouffre, entre la politique institutionnelle et la vie quotidienne ; elle est nourrie par une évolution institutionnelle plus désireuse de « bonne gouvernance » que de démocratie. Au total, elle s’ajoute au retour du Front national, sensible à droite d’un axe qui relierait Le Havre à Marseille, c’est-à-dire dans les zones le plus touchées par la crise. En cela, l’abstention et la persistance inquiétante du vote d’extrême droite sont deux signes d’une possible et redoutable jonction d’une crise politique classique et d’une crise plus profonde de la démocratie. Dans ce contexte troublant, le résultat de la gauche est le plus élevé de la jeune histoire du scrutin régional. Pour la première fois depuis 1981, la gauche est majoritaire dans une consultation de portée nationale. En 2007, on pensait que le « libéral-populisme » de Nicolas Sarkozy avait durablement dynamisé la droite française en marginalisant le vote Le Pen. Moins de trois ans plus tard, le FN est dangereusement de retour et la droite est dans les choux... Les bénéfices de cette poussée ne sont pas également partagés. Le PS et Europe-Ecologie raflent l’essentiel de la mise, le Front de gauche limite les pots cassés du PC et le NPA paie au prix fort l’irréalisme de sa stratégie électorale.

PS-Ecolos, tandem gagnant

Les socialistes retrouvent leur niveau exceptionnel de 1986 et devancent le quasi-parti unique de la droite parlementaire. A la différence de 1992, ils sont largement devant la force de gauche placée en seconde position, aujourd’hui Europe-Ecologie. Cette formation n’a certes pas réalisé son rêve de supplanter le principal parti de la « vieille » gauche. Pourtant, les écologistes ont bien passé le cap d’une élection bien moins favorable pour eux que les européennes. La géographie de l’écologie politique est encore quelque peu déséquilibrée : elle reste un phénomène avant tout urbain, et même de grande agglomération (Lyon, Paris). Mais la localisation de ses forces est désormais étendue à l’ensemble du territoire métropolitain : il n’y a plus pour elle de déserts électoraux. La gauche de la gauche, elle, ne va pas bien. Avec ses 9,5 %, elle fait à peine mieux qu’en 2004 (7,5 %), alors que, il y a quatre ans, le PCF était allié au PS dans quinze régions sur vingt-deux. Au total, sa part dans la gauche ne cesse de s’affaiblir relativement : en 1986, le total des voix portées sur la gauche d’alternative (PCF et extrême gauche, en l’occurrence), représentait un quart des voix de gauche ; en 1992, elles comptaient pour 21 %, en 2010 pour 18 %. La répartition des sièges concrétise cet état de fait : le Front de gauche totalise 97 sièges et le PC allié au PS 30, quand le PC a lui seul regroupait plus de 180 élus en 2004. La politique française avait jusqu’ici laissé une place conséquente à un courant critique, nourri par l’antique espérance sociale, pétri de culture révolutionnaire et de radicalités en tous genres. Depuis 1995, il semblait que ce courant avait repris de sa vigueur. Nous n’en sommes hélas plus là.

Le NPA pénalisé

Le NPA a pensé que la radicalité ambiante permettait d’« élever la barre » et de confirmer son magistère sur la gauche radicale. Au nom de la « clarté », il a multiplié, pour un accord, des conditions telles, qu’elles le rendaient de fait impossible. A l’arrivée, il a payé son sectarisme. Il s’est trouvé triplement pénalisé : parce qu’il tournait le dos à l’exigence d’unité ; parce qu’il n’a pas répondu à la nécessité du raccord de la combativité critique avec une construction alternative crédible et donc partagée ; parce qu’il a sous-estimé la dimension des enjeux régionaux.

Front de gauche, ça paye !

Face à cette étroitesse du NPA, le Front de gauche est apparu comme plus proche de l’exigence de rassemblement. Qu’il ait pris le pas sur le NPA est en cela plutôt un bon signe. Son score apparaît toutefois au final décevant. Il obtient 6 % sur le plan national, 6,7 % dans les 18 régions où il est présent, 7,4 % dans les sept régions où le PCF était présent en 2004 (le même pourcentage que six ans plus tôt). Par rapport aux européennes, il y a stabilité globale. Il dépasse les 10 % dans quatre régions (Auvergne, Limousin, Nord-Pas-de-Calais et Corse). Trois d’entre elles appartiennent à la France dite « périphérique ». En outre, dans ces quatre cas, le Front de gauche s’est regroupé autour de quatre hommes (Chassaigne, Audouin, Bocquet, Bucchini) qui sont autant de personnalités « notabiliaires » (ici, au sens positif de la tradition populaire du « notable » communiste), continuant cette tradition du communisme local qui sut métisser la radicalité de l’ambition et l’implication concrète de l’action et de la gestion. L’Ile-de-France, en revanche, montre la fragilité de la construction réalisée. Dans la région capitale qui s’identifia naguère au communisme offensif des périphéries métropolitaines, le PCF a choisi d’imposer une personnalité (Pierre Laurent) emblématique avant tout de l’appareil partisan du PC, contre l’hypothèse d’un élu reconnu, implanté mais « dissident », Patrick Braouezec. Au final, le Front de gauche baisse de 0,7 % par rapport à la liste Gauche populaire et citoyenne de 2004. Sur 116 communes majeures d’Ile-de-France, seules cinq placent le Front de gauche en tête : Champigny (dont Christian Favier, élu local, est président du conseil général et tête de liste dans le département), le Blanc-Mesnil (dont la députée est Marie-George Buffet), Gennevilliers, Ivry-sur-Seine et Malakoff. La part du Front de Gauche dans le total de la gauche a donc fléchi plus fortement en Ile-de-France qu’ailleurs. Cette région risque d’apparaître comme un laboratoire d’un nouveau type d’alliance entre deux forces, dont l’une (le PS) incarne le réalisme face à une droite fortement droitisée et l’autre (Europe-Ecologie) incarne une sensibilité plus innovante à l’égard des problématiques contemporaines de l’urbain. Mais quelle place sera alors accordée à une sensibilité plus populaire et sociale, soucieuse de raccorder la justice et la ville, cadre dominant de notre vie planétaire ? Le second tour a révélé un phénomène inédit : dans tous les cas d’élections triangulaires, la « troisième force » a renforcé son score du premier tour. C’est vrai à droite (le FN, Lassalle du Modem en Aquitaine) comme à gauche (Audouin en Limousin, Hascoët en Bretagne). La bipolarisation fonctionne institutionnellement, mais ne correspond pas aux attentes. C’est une chance, en tout cas pour la gauche de gauche ; mais il faut que des conditions nationales soient réalisées pour en tirer désormais profit.

Sortir d’un cycle délétère

Dans des élections exceptionnellement favorables à la gauche, le Front de gauche se maintient en pourcentage, alors que le NPA recule ; mais ce maintien est un affaiblissement relatif en voix et absolu en sièges. La configuration Front de gauche, malgré l’apport de Jean-Luc Mélenchon, n’a pas perturbé l’hégémonie socialiste. La gauche de gauche reste installée dans un cycle délétère. On a dit que la politique française réservait à une gauche critique une place bien plus large que celle d’un aiguillon contestataire marginal ou d’une roue de secours pour sociaux-démocrates en panne. Mais cet espace potentiel ne peut être concrètement occupé que si quatre exigences sont satisfaites en même temps : articuler la rigueur de la critique à la force d’un projet alternatif repérable ; réarticuler les champs dissociés de la contestation sociale et de la construction politique ; agréger toutes les forces et sensibilités « antisystème » dans leur diversité ; incarner une franche novation, et tout d’abord dans les formes politiques. Les forces concourant au suffrage dans l’espace le plus à gauche répondent à l’une ou à l’autre de ces exigences ; aucune ne répond à toutes. Le NPA a la fraîcheur d’une critique sans concession et la jeunesse de nombre de ses membres ; mais, par rigueur doctrinale, il écarte davantage qu’il ne rassemble ; et il se préoccupe davantage de combattre l’inacceptable que de construire des alternatives crédibles, jusque dans le champ institutionnel. Le Front de gauche a eu pour lui d’être une ébauche de rassemblement et d’avoir l’ambition de disputer, sans attendre, l’hégémonie à gauche d’une social-démocratie assoupie ; mais il a eu le tort d’être étroitement partisan (un cartel, davantage qu’une construction politique partagée) et de s’enfermer dans une image d’apparence plus nostalgique que projective.

Champ critique ouvert

Depuis 2005, l’occasion d’occuper ensemble le champ critique a été gâchée. De nombreuses forces, syndicales ou associatives, des dizaines de milliers de militants sont l’arme aux pieds, navrés. Au final, le réalisme face à la droite est resté associé au Parti socialiste et l’esprit d’innovation s’est cristallisé sur une Europe-Ecologie complexe, métissant politiques et « société civile », mais aussi mêlant « réalistes » et « radicaux », autour d’une démarche globale peu pugnace à l’égard de la tyrannie de la finance et des marchés. La période qui s’ouvre va être rude sur le plan social. Dans cette conjonction néfaste, il est inimaginable que la gauche soit pétrifiée, parce que ses composantes les plus alternatives sont aujourd’hui malades. Si n’émerge pas une force politique critique, alternative et novatrice, la politique est bloquée. Pas des conglomérats de circonstance ; pas seulement des fronts éphémères : une force, populaire, plurielle, mais suffisamment cohérente pour faire force politique visible et pour disputer le terrain politico-institutionnel.

Il faut savoir retenir les points d’appui qui existent. Que, dans cette gabegie de la gauche de gauche, le Front de gauche ait plutôt mieux résisté que d’autres en est un. Mais à condition que ces atouts ne soient pas utilisés pour simplement continuer en l’état. Sur bien des points essentiels, il faut changer de braquet, parce que les valeurs les plus anciennes et les plus sûres (la justice et le bien commun) ne vivent que si elles réinventent sans cesse des formes. Sans innovation visible, les puissantes machines installées continueront de tourner. Mais pas dans le sens de la nécessaire subversion sociale...

R.M. 

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