Accueil > N° 28 - Avril 2006 | Par Karine Gantin | 1er avril 2006

Règles du jeu : du foot et du sexe

Un bordel géant a été construit à Berlin aux pieds d’un stade qui accueillera, en juin, des matchs de la prochaine Coupe du monde de foot. Chacun pourra ainsi satisfaire ses pulsions. Un rappel grotesque et sauvage d’une violence intemporelle contre la femme. Qui justifie quelques bonnes lectures.

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Sur des zones clôturées, on a construit des « cabanes du sexe »ressemblant à des toilettes appelées « cabines de prestation », pouvant accueillir simultanément 650 clients masculins. Capotes, douches et parking sont à la disposition des acheteurs... », précise la Coalition européenne contre le trafic des femmes (CATWE), qui proteste contre le projet, campagne d’information et pétition à l’appui (1). Alors qu’environ 36 millions de spectateurs : majoritairement des hommes : sont attendus en Allemagne pour la Coupe du monde, la CATWE estime à 40 000 le nombre de femmes « importées » d’Europe centrale et d’Europe de l’Est pour les « servir sexuellement ». L’Allemagne a en effet légalisé le proxénétisme et l’industrie du sexe en 2002, insoucieuse des analyses montrant qu’un bordel, même légal, est généralement sous la coupe de quelque mafia, et que les femmes qui y sont enfermées (quel que soit leur statut officiel, souvent « travailleuse indépendante ») y sont contraintes, rançonnées, maltraitées, davantage encore coupées du monde que celles qui arpentent les trottoirs des villes.

Est-ce là un nouvel effet terroriste d’une mondialisation libérale décidément bouffeuse d’humain, ou bien une « simple » manifestation de l’intemporelle violence masculine à l’encontre du corps féminin ? La surdité actuelle des chefs du bordel concerné est de toute manière à la hauteur de la protestation en cours. « Le football et le sexe vont de pair » aurait argumenté quant à lui l’avocat de ce mégabordel de 3 000 m2... Mais que le commerce instrumentalise le désir signifie-t-il pour autant que toute pulsion humaine est, naturellement, commerçable ? Corps étrangers

Le corps, féminin ou masculin, est pourtant une affaire trop vaste, profonde et sensible pour l’enferrer ainsi sans retour dans un sport réduit à son seul aspect défoulatoire ; une affaire trop humaine pour le dévaloriser de si calculée manière dans un commerce transformé en comptable substitut d’affect et de désir ; le corps est une chambre d’écho humaine bien trop directe, fondamentale et épidermique, pour qu’on l’abandonne ainsi à la seule violence des rapports inégalitaires entre des sexes, eux-mêmes dopés par la violence du monde... A la règle du jeu sportif, source de contrainte et donc de respect et de vie sociale, il a été privilégié dans cette affaire, le principe de « liberté du commerce » aidant, l’incontrôlé déchaînement des démons, non pas ceux, médiateurs intéressants puisque bridés, qu’on dit producteurs de beauté (la fameuse beauté du sport, après tout, pourquoi pas), mais ceux qui rabaissent, vampirisent, annihilent tout ce qui leur est étranger... La femme en premier lieu. Car la femme est bien ici l’adversaire désigné d’un match secret. L’éternelle étrangère esclavagisée, niée, d’un certain masculin désemparé peut-être, mais arrogant aussi, inabouti surtout, inabouti et perverti.

Liberté du commerce

« Acheter du sexe n’est pas un sport, argumente le CATWE avec à-propos. C’est une exploitation sexuelle qui porte physiquement et psychologiquement atteinte aux femmes... Traiter le corps des femmes comme une marchandise viole les standards internationaux du sport qui promeuvent l’égalité, le respect mutuel et la non-discrimination.... » L’organisation demande en conséquence que les 32 pays participant à la Coupe du monde de football et qui ont ratifié les conventions et/ou protocoles contre la prostitution et la traite, s’opposent ouvertement à cette promotion de la prostitution par l’Allemagne, se dissocient de l’industrie de la prostitution et découragent la demande qui la favorise. Une demande similaire est adressée à la Fédération internationale de football (FIFA), aux joueurs des équipes participantes et au gouvernement allemand. Mais pourquoi ne pas en appeler aussi au démontage dudit bordel ? A croire que toucher au « bien privé » est, systématiquement, « indécent »... n K.G.

1. catwinternational. org, et sa pétition en ligne sur http://catwepetition.ouvaton.org, déjà 25 000 signatures.

Le livre noir des femmes

« En 2000, les Nations Unies estimaient que la traite des personnes rapportaient entre 5 et 7 milliards de dollars par an et qu’elle touchait 4 millions de personnes chaque année. En 2002, l’OSCE parlait de profits entre 7 et 12 milliards de dollars. » (Cité par Malka Marcovich, « La traite des femmes dans le monde » in Le Livre noir de la condition des femmes) La révolution féministe est-elle un fait accompli ? Avec plus de 700 pages consacrées au sort des femmes à travers le monde, Le Livre noir de la condition des femmes permet de prendre la mesure du chemin qu’il reste à parcourir pour parvenir à l’égalité. Asservies, humiliées, lapidées, vendues, privées de droits élémentaires... les femmes forment aujourd’hui encore un continent noir. A partir d’articles synthétisant l’état de la recherche mais aussi de témoignages et portraits, ce livre est une somme très précieuse. On y retrouve : entre autres : les signatures de Christine Delphy, Margaret Maruani, Véronique Nahoum-Grappe ou encore Annie Sugier.

Christine Ockrent (Sous la direction de), coordonné par Sandrine Treiner, postface de Françoise Gaspard, Le Livre noir de la condition des femmes, XO éditions, 2006, 24,90 euros.

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