Accueil > N° 28 - Avril 2006 | Par Clémentine Autain | 1er avril 2006

Relever la tête et les manches

Des milliers de manifestants, des défilés dans toute la France, l’union des syndicats de salariés et d’étudiants, des mouvements de jeunesse revigorés, toute la gauche pour demander en cœur le retrait du CPE, des universités et lycées bloqués... La droite n’a qu’à bien se tenir, le peuple de gauche a repris des couleurs. Mais jusqu’à quand et pour quels résultats ? Retour vers le futur.

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Le mouvement contre le CPE s’inscrit dans un sillon, celui de fortes mobilisations sociales et politiques qui émaillent l’actualité depuis une dizaine d’années : novembre-décembre 1995, grèves enseignantes, mobilisation pour rejeter le traité libéral européen, mouvement lycéen contre la loi Fillon, révoltes en banlieue. Dans un contexte où s’installe une profonde crise sociale et politique, les accès de fièvre sont devenus récurrents. La violence exprimée est à la mesure des angoisses qui pèsent sur notre avenir et du non-respect des processus démocratiques : le « choc » du 21 avril 2002 n’est plus qu’un prétexte pour en appeler au prétendu vote utile, le « non » sorti des urnes le 29 mai n’a tout simplement pas été respecté, la légitimité des manifestations est contestée... Des révoltes en banlieue à l’alliance des syndicats et mouvements de jeunesse contre le CPE, la rébellion actuelle est d’une ampleur toute particulière. Acceptons-en l’augure : elle démontre nos capacités de résistance à l’ordre imposé. Relever la tête et les manches, savoir dire « non », défiler ensemble dans les rues ou encore lancer quelques pavés est toujours signe de bonne santé. En subliminal, nous entendons que la gauche n’est pas morte puisqu’elle bouge encore ! Enfin, surtout lorsqu’il s’agit de s’opposer... Et pour cause : traduire par de nouvelles politiques publiques les mécontentements exprimés est une autre paire de manches, et ce d’autant que les enjeux sont multiples : économiques bien sûr, mais pas seulement. C’est en réalité un choix de société qui est aujourd’hui en question. Si la difficulté à peser plus en profondeur sur le cours des choses est réelle, elle n’est pas insurmontable, même d’ici aux échéances de 2007.

Quel projet à gauche ?

Aujourd’hui, la gauche est avant tout audible pour défendre les acquis sociaux et s’opposer aux réformes les plus dangereuses. Autrement dit, les alternatives politiques peinent à se faire entendre et, quand elles émergent, à être perçues comme crédibles. Lors de sa première intervention télévisée au 20 heures de TF1 pour plaider en faveur de son CPE, Dominique de Villepin a eu cette phrase laconique, passée presque inaperçue : « De toute façon, je n’entends pas de proposition alternative pour résoudre le chômage des jeunes. » Sentence politicienne, n’en doutons pas, mais qui s’appuie sur quelques faiblesses réelles de l’opposition. Que les socialistes, qui ont eu recours à la logique des contrats aidés pour les jeunes et qui ont montré leur capacité à se mouler dans la logique libérale quand ils étaient aux commandes, soient un peu secs pour avancer d’autres recettes, on l’imagine aisément. Que la gauche antilibérale apparaisse également confuse, c’est plus préoccupant. Elle est claire dans ce qu’elle rejette : pour faire court, la logique libérale et les rapports de domination. Mais la gauche d’alternative apparaît moins forte quand il s’agit de populariser un projet cohérent et crédible. Pourquoi ? D’abord, les trente dernières années ont probablement déboussolé : la complexité des enjeux contemporains, les doutes sur la capacité à pouvoir changer la donne dans un contexte de mondialisation libérale, le besoin d’intégrer dans nos réflexions (de contenu et de stratégie) les graves échecs du « socialisme réel », les expériences françaises de participation à des gouvernements qui n’ont pas changé la vie, la dureté de la crise sociale et économique qui amène son lot de désespérance, la nécessité d’articuler les fondamentaux de la gauche avec de nouvelles problématiques : notamment portées par les mouvements sociaux, comme le féminisme... Les nouvelles données méritent d’être digérées pour que soit promue une conception régénérée de la transformation sociale, enrichie sur le fond et ayant tiré des enseignements de certaines impasses stratégiques.

La (re)construction d’un projet dans un monde qui bouge n’est donc pas si simple. Pourtant, d’ores et déjà, les éléments ne manquent pas. Les mouvements sociaux fourmillent de propositions : songeons par exemple à la « sécurité sociale professionnelle » qui a émergé des rangs de la CGT ou, dans un tout autre registre, aux revendications portées par les mouvements LGBT visant à ouvrir le mariage et le droit à l’adoption aux couples de même sexe. La Fondation Copernic travaille, dans un groupe couramment appelé « programme 2007 », à des textes thématiques : emploi, services publics, institution... Les Collectifs du 29 mai se saisissent de ces réflexions. Le PCF a engagé la démarche des forums et propose régulièrement un lot de mesures alternatives. La LCR s’est attelée à lister les mesures d’urgence incontournables.

Des messages éparpillés

Bref ! Les idées ne manquent pas. Qu’est-ce qui donne donc l’impression que le processus n’est pas abouti ? L’éparpillement des émetteurs (organisations ou individus qui se vivent plus souvent comme concurrents que comme alliés) qui ne permet pas de rendre compréhensible pour le plus grand nombre ce qui rassemble dans cette gauche antilibérale. Les débats de contenu doivent se mener sans tabou pour dégager le bagage de fond commun qui, n’en doutons pas, est bien supérieur à ce qui divise. La crise sociale et politique que nous traversons invite à conforter et même à accélérer le processus. Quand le PCF organise seul une conférence de presse ou que la LCR met en orbite Olivier Besancenot dans un meeting en solo contre le CPE, nous perdons en lisibilité et efficacité. Or, ce qui a fonctionné lors de la campagne contre le traité constitutionnel européen, c’était précisément la capacité à s’exprimer ensemble, à donner corps à un espace émergent capable de peser face au social-libéralisme. S’il est rassemblé. Ce n’est qu’à cette condition que nous avons pu être audibles et gagner.

Les mobilisations sociales sont déterminantes pour faire bouger les lignes. Mais si elles ne conduisent qu’à de molles alternances politiques, la désespérance a de beaux jours devant elle. Le libéralisme aussi. Novembre/décembre 1995 a ouvert la voie à la victoire de la gauche plurielle en 1997. Toutes les récentes mobilisations, notamment celle contre le CPE, peuvent-elles aboutir à de nouvelles déceptions à gauche ? La responsabilité des acteurs/trices d’une éventuelle convergence des forces antilibérales est immense. Ne pas être à la hauteur d’un tel enjeu, après les espoirs suscités le 29 mai, conduirait immanquablement à de profondes déconvenues. Toutes les étoiles de la constellation seraient alors ramenées au rang de témoignage. Nous valons mieux que ça.

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