Accueil > N° 67 - décembre 2009 | Par Emmanuelle Cosse | 1er décembre 2009

René Mouriaux « Des nuages pèsent sur le congrès de la CGT »

La CGT s’apprête, le 7 décembre, à vivre un congrès houleux. Le politologue René Mouriaux, spécialiste des syndicats, replace, dans une perspective historique et critique, les enjeux et les difficultés auxquels doit faire face la confédération.

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Dans quel paysage politique et syndical s’ouvre le prochain congrès de la CGT ?

René Mouriaux. Le syndicalisme français montre des signes d’impuissance. Tout d’abord, jamais le salariat n’a été aussi fragmenté et son unification aussi ardue. Ajoutons à cette atomisation la concurrence internationale, le dumping social et l’absence de relève politique. En effet, pousser trop loin la lutte pourrait faire tomber le gouvernement, mais pourquoi ? Pour ouvrir la voie à Jean-Marie Le Pen ? Il existe une peur : consciente ou inconsciente : de maximiser les luttes faute de savoir où elles conduisent. Viennent aussi s’agréger d’autres facteurs comme une forte désyndicalisation et un affaiblissement théorique des syndicats. Il est impressionnant de voir à quel point le vocabulaire libéral et managérial a pénétré le vocabulaire syndical, tandis que les mots « lutte de classes », « capitalisme » ou « exploitation » disparaissent. Or, un syndicalisme qui ne possède pas son propre registre d’expression est en partie désarmé. Enfin, se pose la question de l’institutionnalisation du syndicalisme français qui entend être respectable et ne veut plus passer pour contestataire.

Quelles relations la confédération entretient-elle avec l’intersyndicale ?

R.M.  Au-delà de l’impression d’une intersyndicale à bout de souffle, la CGT a décidé, selon la formule de la secrétaire confédérale Maryse Dumas citée dans Le Peuple , « de mettre ses œufs dans deux paniers » , c’est-à-dire dans l’intersyndicale et dans ses actions propres. Sa journée d’action nationale pour le « développement industriel et de l’emploi » a réuni à Paris 30 000 manifestants, 15 000 selon la police, alors que la journée intersyndicale pour le « travail décent » du 7 octobre avait rassemblé moitié moins de monde. Ce constat pose un problème de stratégie puisque dans certains cas, la CGT mobilise plus quand elle est seule, et sur ses propres mots d’ordre, que sur un mot d’ordre intersyndical.

Comment qualifier sa position ?

R.M.  La CGT reste hantée par les années que j’ai baptisées « années du regauchage », par opposition au recentrage opéré par la CFDT au cours de la même période. Pendant qu’Edmond Maire « déradicalisait », Henri Krasucki « regauchisait » dans des circonstances très difficiles. Entre 1982 et 1992, la CGT campe sur son isolement : les autres sont des traîtres, les accords sont des capitulations. Elle défend un syndicalisme « de classe et de masse » . Puis, dirigée par Louis Viannet, elle entre dans la phase du « syndicalisme rassemblé » qui vise à recoller les morceaux. La CGT quitte en 1995 la Fédération syndicale mondiale, la FSM, dirigée par les Soviétiques, pour entrer à la Confédération européenne des syndicats (CES). Dans cette phase de « syndicalisme rassemblé » , elle essaie de construire un syndicalisme de luttes et de propositions. Mais l’équilibre ne relève pas vraiment de sa culture et elle ne l’établit pas, d’autant que sa partenaire, la CFDT, s’engage de plus en plus dans un syndicalisme de négociations à froid, au détriment du syndicalisme de luttes. Jusqu’au divorce de 2003, quand François Chérèque signe, le 15 mai, l’accord sur les retraites et rompt ainsi l’unité d’action. Le rétablissement du couple CGT-CFDT par Bernard Thibault est handicapé par le modérantisme cédétiste.

Que se passe-t-il alors ?

R.M.  A partir de 2003, s’ouvre une troisième période, celle d’une CGT tourmentée voulant l’unité et ne parvenant pas à imposer sa propre dynamique. Elle met en avant deux propositions qu’elle voudrait identitaires : la sécurité sociale professionnelle et le statut du salarié. Mais ces revendications n’entrant pas en résonance avec les luttes quotidiennes, certaines fédérations, comme celle du textile, n’y croient pas. Pour celles-ci, le statut du salarié, c’est une revendication lunaire, totalement utopique, pour une industrie sinistrée où on se bat pour sauvegarder quelques emplois. La séquence janvier-juin 2009 a montré la difficulté de mettre en avant les visées les plus audacieuses de la CGT. Cette dernière a participé à une intersyndicale où elle n’a pratiquement rien obtenu. La CFDT, elle, se prévaut du fonds de reconversion pour les salariés en difficulté. Un tel contexte explique pourquoi se sont développées des formes d’actions comme les séquestrations, pour essayer de contrer les licenciements secs que l’action de l’intersyndicale ne traitait pas.

Ce congrès s’annonce-t-il difficile ?

R.M.  Des nuages pèsent sur ce congrès. Un mécontentement chez des militants se focalise sur le fait que la CGT ne combattrait pas assez Sarkozy, qu’elle « collerait » trop à la CFDT et qu’elle ménagerait le Medef. Ce sentiment existe aussi parmi des syndiqués. Mais il n’y a pas de porte-parole à ces critiques et le débat public sera limité.

Comment la CGT gère-t-elle les oppositions exprimées en interne ?

R.M.  On a vu, en effet, se constituer une opposition fragmentée. Xavier Mathieu, délégué CGT à Continental, s’est plaint : « Nous n’avons pas vu Thibault dans notre lutte, Thibault, Chérèque sont des traîtres. » Réponse immédiate : l’injure ne fait pas débat, la CGT soutient les luttes. Alors Bernard Thibault s’est rendu à Molex et la NVO a publié une série de photos montrant que la CGT soutenait les actions locales, avec une approbation relative des séquestrations. Deuxième affaire : Jean-Pierre Delannoy, militant du Nord, s’est déclaré candidat face à Bernard Thibault pour le prochain congrès. Une réplique publiée dans un communiqué commun de la direction, de la Fédération des métaux dont relève Delannoy et de l’Union départementale du Nord, dont il dépend également, jugeait cela « anti-statutaire » . Certes. Dommage que ces deux épisodes contribuent à tuer le futur débat au congrès. Ils font jouer le réflexe patriotique. « Ce n’est pas comme cela qu’on doit travailler dans la CGT » , commente un militant.

D’autres débats agitent la CGT ?

R.M.  Une commission ad hoc choisie par Bernard Thibault a été mise en place pour analyser la question des structures, le regroupement de base, l’Union départementale, les fédérations. Problèmes très complexes. La proposition de supprimer l’Union des cadres (UGICT) ne sera très probablement pas retenue. Ensuite, la réforme de la presse confédérale qui devait être achevée au 49e congrès continuera à être examinée sans qu’une impulsion nouvelle ait été donnée à Nantes. Le congrès de Nantes s’annonce donc à la fois comme ouvert, parce que certains thèmes abordés ne sont pas encore mûrs, et fermé, dans la mesure où une perspective « anti-gauchiste » incitera à ne pas laisser place aux interrogations, légitimes ou outrancières. Comme l’enfer, la culture unanimiste est pavée de bonnes intentions. Le rapport de la commission ad hoc a comporté une formule dangereuse : « Il faut que la CGT parle d’une seule voix. » Non. La première centrale de France aura redressé sa pente solidariste quand elle établira en son sein une véritable polyphonie. Le débat avec la FSU en fournira-t-il l’occasion ?

Propos recueillis par Emmanuelle Cosse

Paru dans Regards n° 67, décembre 2009

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