Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er janvier 2007

Rennes, Gênes, le politique au théâtre

Deux spectacles du beau festival Mettre en scène (1), à Rennes, en tournée prochaine, l’un de Rodrigo Garcia, l’autre de Fausto Paravidino/Stanislas Nordey : deux modes de tension entre théâtre et engagement. Deux usages du texte théorique au théâtre.

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AGIT’PROP ET CONSOMMATION

Rodrigo Garcia, Argentin vivant en Espagne depuis 1986, est connu des scènes européennes pour des spectacles-performances, dont on souligne à loisir l’iconoclastie, toujours mettant en cause une sorte de posture bourgeoise d’acceptation du capitalisme et de son ordre social. Il fait partie de ces artistes qui écrivent et mettent en scène leurs propres textes. Son premier spectacle en France avait été créé en 1999 à Rennes. Cette année il montrait Et dispersez mes cendres à Eurodisney au même festival, Mettre en scène.

C’est un travail délibérément agressif qui juxtapose un certain nombre de séquences, toutes jouant sur les deux tabous constitutifs du théâtre, et tout particulièrement de la performance, le sexe et la mort. On ne baise pas sur scène, et on ne tue pas, et Dispersez... flirte tout le temps avec ces limites-là. Deux scènes : un des trois comédiens-perfomeurs manque de noyer des souris dans un aquarium ; deux comédiens commencent de baiser sur scène, l’homme essayant de se masturber, scène assez violente. Autre séquence, qui elle aussi, de façon peut-être plus intéressante, travaille sur cette idée d’un irrémédiable qui aurait lieu sur scène, d’un non-jeu de l’ordre du réel : les deux hommes tondent une jeune femme. Le premier coupe le gros de la chevelure aux ciseaux, le second la passe à la tondeuse électrique, le tout dans une sorte de désinvolture et de non-rituel, censé renforcer l’effet de violence de la scène. La question qui se pose est : à quoi cela force-t-il à penser ? Que sert cette humeur belliqueuse (l’adjectif en italique est de Garcia) ?

Il ne suffit pas de dire qu’un spectacle est provoquant, tout dépend de ce que la transgression transgresse et dans quel sens. Toutes ces séquences sont accompagnées d’un texte, de Garcia, projeté traduit, parfois dit, sur un écran géant au fond de la salle Gabily de la Plaine de Baud où le spectacle avait lieu. Loin de nous l’idée de dire que ça ne dit rien, au contraire, ça dit des choses, dont trois particulièrement saillantes. Tout d’abord, l’exaltation de la vie intense, la nécessité de revenir à une vie « par à-coups », pour sortir de la banalité du quotidien, de la fadeur de l’expérience commune. La fin du spectacle est significative : la comédienne a été filmée pendant un vol plané, métaphore de ce qu’il réclame d’un rapport à la vie régénéré par le risque. Qu’il ait lu Bernard Stiegler (2 ) ou pas, référence heidegerienne à l’appui, il développe cette idée, récurrente dans ses spectacles, de l’avènement d’un troupeau de fourmis par la massification de l’expérience subjective née du capitalisme. Pour sortir de cet état, il faudrait s’élever, d’où l’image, par une vie courageuse, « ces instants réclamaient de l’audace mais personne n’avait les couilles pour ça ».

Deuxième thématique, la revendication d’un renouvellement du rapport à la nature. Le texte contient deux séquences, sur un lac puis une forêt, par opposition à l’univers communicationnel dégénéré de la consommation, des magasins, de la ville. A nouveau ce motif de l’air : le lac, que le locuteur contemple dans toute sa majesté d’avion, a été en fait colonisé par les activités humaines de loisirs : motif tout nietzschéen de la descente. Tout cela lui paraît odieux et délétère, le rapport à la nature devant être plus pur, moins utilitariste. On devrait prendre le temps de s’asseoir sur une souche en plein bois plutôt que d’aller faire du shopping, etc. On le voit, l’anti-consumérisme grosse louche recouvre un investissement réactionnaire new-age, une grincherie assez désordonnée.

Troisième thème, la crise du sens et de la politique : nous serions dans la perte du langage (la boulangère répéterait les milliers de fois dans sa vie les mêmes mots, les vidant ainsi de leur substance). « Sauf qu’en démocratie, ce genre de citoyens ont le droit de vote », dit-il. A quoi s’ajoute, comme il se doit, une mini-diatribe à l’égard de « ces inutiles qui nous gouvernent ». Un brin poujadiste, la ronchonnade, donc.

Ainsi, tout un discours décadentiste et moralisant, truffé de motifs protofascistes, qui, entre vie virile, retour à la vraie nature, misanthropie, hâte d’en découdre, relève d’une rhétorique qui n’est pas sans rappeler les motifs de l’extrême droite européenne des années 1920, dans la veine amertume-de-l’ancien-combattant-déphasé version génération perdue réclamant son champ de bataille, où l’envie d’aller au front prend le pas sur le sens du combat. Finalement, un message clos sur lui-même, assez nauséabond et peu éclairci. Avec cet écueil rebattu qu’à être le poil à gratter de la bourgeoisie de gauche, on en devient son plus efficace lubrifiant.

TRAGÉDIE ET POLICE D’ÉTAT

C’est exactement le contraire de ce qui se passe avec le travail qu’ont fait Stanistas Nordey et les élèves du Théâtre national de Bretagne sur les pièces de Fausto Paravidino, jeune auteur italien né dans les années 1970 : deux premières pièces liées à l’épisode du sommet et du contre-sommet du G8 à Gênes en 2001 (Gênes 01 et Peanuts, édités en français à L’Arche). Gênes 01 est, pourrait-on dire, l’envers du Garcia, et le festival a eu l’intelligence de programmer la même semaine ces deux travaux, aux textes plus théoriques que fictionnels, et qui, de points de départ comparables : un constat de crise, une indignation, un souci de vigilance politique :, conduisent à des choses diamétralement opposées, à la fois dans la forme théâtrale et la posture, militante chez Paravidino, guerrière chez Garcia.

Ce qui est très beau d’abord dans ce travail de Nordey, et qui apparaît à chaque fois que l’on ose se confronter aux coordonnées primordiales du théâtre : un plateau nu avec des acteurs : c’est l’expérience de la puissance de ce dispositif théâtral, la puissance du théâtre même. Ce n’est pas un truisme, c’est une apparition forte, qui renouvelle son évidence à chaque fois (où le théâtre ne se contente pas d’invoquer la vie forte, mais où il s’y risque). Ici : un immense tréteau et cinq comédiens, deux en blanc, trois en bleu, les premiers ouvrent et ferment le spectacle, les seconds portent le corps du texte. Ce dessin théâtral épuré s’inscrit dans la perspective du prologue de la pièce de Paravidino qui est celle de la tragédie.

Tragédie dans le sens le plus ancien d’exercice critique et de mise en commun des questions politiques fondamentales, puisqu’il s’agit d’une enquête, avec des personnages qui relèvent du chœur tragique, et une intrigue, le drame de la polis, dans tous les sons du terme, de la cité et de la violence de l’Etat. Investigation sur les événements du contre-sommet du G8, qui commence par les fondements géopolitiques et économiques du G8, les principes d’existence du contre-sommet et de la nébuleuse qui l’incarne ; qui se poursuit par le récit des événements de rue avec, en épicentre, la mort de Carlo Giuliani ; et qui s’achève avec la répression-perquisition et le tabassage de l’école Dias, et la détention et les tortures de 600 militants à la prison de Bolzanetto. Le tout étant structuré en actes, de façon tout à fait classique.

Heiner Müller disait que le plus bel art était le plus démocratique, celui que tout le monde pouvait pratiquer ; cette « étude dramatique » en serait une forme, élégante et serrée. Car la seconde très belle chose est la posture politique du texte, absolument partisan : il ne joue pas une fausse neutralité, c’est explicitement du côté du contre-sommet : et dans le même temps ouvert. Il pose une problématique, celle du « pourquoi ? », qui conclut la pièce : pourquoi la répression policière ? la terreur d’Etat ? Question qui appelle moins une réponse qu’un positionnement, ce n’est pas une question savante, c’est un regard. Or cette façon de situer le théâtre par rapport au politique est beaucoup plus féconde que ne le fait le spectacle de Garcia, qui, à partir d’un constat assez flou et rebattu sur les effets délétères du capitalisme, énonce un code de conduite morale tout à fait verrouillé (et douteux), alors que le texte de Paravidino et le travail de Nordey établissent la topographie extrêmement précise d’un drame pour arriver à une problématique valide aujourd’hui. Qui pose, par exemple, la question des lois Perben I

et II, des constructions de prison à tour de bras en France, de la répression des lycéens manifestant l’an passé contre le CPE, des fichiers policiers en efflorescence totale. Qui pose réellement toute la question des rapports entre l’individu et le pouvoir. D.S.

(1) Le festival « Mettre en scène » a eu lieu en novembre dernier à Rennes.

(2) Bernard Stiegler, philosophe, analyse l’influence du capitalisme sur la formation des individus. Auteur notamment de l’ouvrage De la misère symbolique, éditions Galilée. Dernier ouvrage publié : La télécratie contre la démocratie. Lettre ouverte aux représentants politiques, Flammarion, novembre 2006.

Vu/A voir

Esparcid mis cenizas en Eurodisney (Et dispersez mes cendres à Eurodisney), texte et mise en scène de Rodrigo Garcia, Rennes, novembre 2006

Gênes 01, Peanuts, de Fausto Paravidino, mise en scène de Stanislas Nordey, Rennes, novembre 2006, Paris, Théâtre Ouvert, décembre 2006

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