Accueil > économie | Par Jean-Baptiste Ferrière | 1er mars 2008

Retraités, au boulot !

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Cela faisait partie des propositions du candidat Sarkozy à l’élection présidentielle : le retraité qui veut travailler et toucher sa retraite pourra le faire. En 2008, le premier ministre François Fillon a confirmé dans un courrier au ministre du Travail Xavier Bertrand que le cumul emploi-retraite serait bien abordé après les municipales, lors de la deuxième étape de la réforme du régime général : « Il est préférable que le sujet soit traité lors du grand rendez-vous prévu par la loi du 21 août 2003. La question du cumul emploi-retraite est difficile en raison de la multiplicité des régimes et de la complexité des règles. » François Fillon a également indiqué à Xavier Bertrand : « Nous devons nous efforcer, en concertation avec les partenaires sociaux, de simplifier et d’améliorer les règles du cumul d’un emploi, même partiel, avec une retraite. De manière générale, au-delà du cumul pension-salaire stricto sensu, toute disposition allant dans le sens de l’activité des sexagénaires est à privilégier. »

FACILITER LE CUMUL

Pour l’heure, les syndicats ne communiquent pas à ce sujet. Pourtant, il faut s’y préparer. Il sera peut-être courant de voir demain des septuagénaires conduire des bus ou servir le café. Une vision qui n’est pas du goût de Christian Roche, conseiller confédéral CGT à l’activité retraite : « Nous sommes opposés à un cumul qui se substituerait à un niveau de pension suffisant pour vivre décemment. Le travail et la retraite doivent rester distincts. »

Toujours est-il que les règles strictes prévoient actuellement qu’un salarié peut cumuler un salaire et une pension si le revenu combiné ne dépasse pas le dernier salaire touché avant la retraite ou, pour les bas salaires, 1,6 SMIC. La réforme prévue au deuxième trimestre 2008 permettrait d’assouplir ces règles, via un déplafonnement notamment. L’activité des seniors serait-elle inévitable ? C’est ce que pense Jean-Olivier Hairault, professeur de sciences économiques à l’université de Paris I : « Augmenter la proportion des plus de 55 ans en activité permettrait de résoudre une grande part de la question du financement des retraites. Or, depuis 2003, le taux d’emploi des 55-64 ans stagne autour de 37 %. En outre, il faudra rendre le cumul emploi-retraite plus facile qu’aujourd’hui afin d’accroître le nombre de travailleurs âgés. »

IMPACT MARGINAL

Pour sa part, le rapport de la commission Attali sur la libération de la croissance préconise de « laisser à tout salarié le libre choix de poursuivre une activité sans aucune limite d’âge en bénéficiant, à compter de 65 ans, d’une augmentation proportionnelle de sa retraite et en supprimant tous les obstacles aux cumuls emploi-retraite et tous les dispositifs de préretraite. » Dans le contexte des réformes de 1993 et 2003 qui érodent le niveau des pensions, cette proposition d’allonger sans fin la durée du travail s’apparente surtout à un moyen offert de compenser quelque peu cette perte de ressources programmée. Pour Michel Husson, économiste, « la suppression des obstacles au cumul emploi-retraite peut servir à légitimer à la fois la faiblesse des pensions et une offre de petits boulots, d’emploi-vieux, à prix cassés, sur le modèle déjà en vigueur outre-Manche et aux Etats-Unis. A terme, il va falloir travailler plus longtemps pour avoir une retraite à taux plein dans la mesure où l’on va passer à 41 ans de cotisation. Or, sur 100 personnes qui font valoir leur droit à la retraite, 60 ne sont plus employées. Dans les faits, les entreprises évincent les actifs dès 55 ans » . Le départ à la retraite se fait donc avec une décote. Le taux de pension est diminué en fonction des années qui manquent pour avoir un taux plein. Le cumul emploi-retraite correspondrait ainsi, aux yeux de Michel Husson, au slogan idéologique « travailler plus pour gagner plus »  : « Il permettra aux employeurs de faire pression sur ceux qui veulent partir à la retraite en leur disant : regardez, vous pourriez travailler plus. Néanmoins je pense que le salariat des plus de 65 ans restera marginal. Cette mesure n’aura pas d’effet global sur l’économie. »

Inspecteur du travail, Gérard Filoche rappelle que « cela fait des années que la droite veut permettre le cumul emploi-retraite, un dispositif par ailleurs très impopulaire. Il y a eu une poussée contre cette idée que la propagande néolibérale s’est efforcée d’inverser » . Le gouvernement Villepin avait en effet accouché des « contrats dernière embauche » comme l’explique Gérard Filoche : « La loi sur l’égalité des chances d’avril 2006 prévoyait qu’on pouvait pourvoir deux CDD consécutifs de 18 mois entre 57 et 60 ans. L’ambition était ici d’inciter les seniors à poursuivre leur travail le plus longtemps possible afin de justifier le report de l’âge de la retraite. Cette mesure n’a pas marché. Il n’y a eu en France que 40 cas de CDE. »

PROFESSION INTELLECTUELLE

Aujourd’hui, la durée moyenne de travail est de 37 annuités. Deux seniors sur trois arrivent à 60 ans sans être en activité. Ils sont inaptes, malades, au chômage ou en préretraite. Résultat : les retraites après 60 ans sont plus basses dans la mesure où l’on n’a pas les annuités nécessaires. Mais, pour Gérard Filoche, le cumul emploi-retraite ne marchera pas : « Le gouvernement Fillon veut faire sauter les derniers verrous pour autoriser le travail des sexagénaires. Or, ce ne sera valable, quand on y réfléchit, que pour des catégories très restreintes de salariés : les cadres qui peuvent encore servir de consultant ou de conseiller, et les professions intellectuelles qui ne sont pas épuisantes physiquement ou mentalement. Je vois mal quelque chose comme ça se mettre massivement en place, quelle que soit la démagogie du gouvernement. On imagine mal, en effet, un cumul emploi-retraite dans le domaine du bâtiment, du nettoyage ou de la restauration. Les métiers durs et pénibles ne seront pas concernés par cette loi. » C’est pourtant bien le cas aux Etats-Unis. La France ferait-elle exception en la matière ? A voir.

De son côté, Jean-Jacques Chavigné, rédacteur à la revue Démocratie et socialisme, se montre assez sceptique sur la possibilité de cumuler emploi et retraite : « Je ne crois pas au cumul salaire-pension parce qu’essayer de trouver du travail à 65 ans et plus reste une gageure. Cela ne marchera que pour un faible pourcentage de retraités sous forme de contrat de travail très déqualifié, précaire, avec un montant de salaire très peu élevé. Il s’agit donc de façon indirecte d’attaquer le système de retraite par répartition. » Le but étant d’inculquer dans l’esprit des seniors l’idée que les retraites vont baisser mais qu’ils pourront continuer à travailler. « Toute la politique de Nicolas Sarkozy consiste à mettre la charrue avant les bœufs. Il fait croire aux retraités qu’ils vont pouvoir compenser leur faible taux de pension par des emplois qui n’existent pas. C’est illusoire » , assure Jean-Jacques Chavigné. Et de pointer les répercussions d’une telle loi sur l’emploi des jeunes : « Ils seront pénalisés par le fait qu’on laisse plus longtemps les seniors au travail. Dans ces conditions, le chômage des jeunes va perdurer. Or, avec le papy-boom, il suffirait de créer 50 000 emplois pour faire reculer le chômage. Dans la réalité, il ne recule pas parce que le patronat a besoin de ce volant de chômage pour faire pression sur les salaires et les conditions de travail. » J-B. F.

Regards n°49, Mars 2008

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