Accueil > monde | Par Rémi Douat | 5 janvier 2009

Révoltes en grèce. Loin des partis.

Colère, feu, lacrimogènes, anarchie : la lecture réductrice des médias occulte l’existence d’un vrai mouvement social des jeunes Grecs. S’il échappe aux partis politiques grecs, les gouvernements européens, qui craignent la contamination, en comprennent bien la portée...

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Le 6 décembre dernier, un ado de 15 ans tombait sous des balles policières lors d’une manifestation à Athènes. Incurie de l’Etat, corruption, avenir bouché pour la jeunesse... La colère déclenchée par l’assassinat du jeune Alexis s’est transformée en l’expression durable d’un lourd malaise générationnel. Si la stigmatisation opportune de quelques excités encagoulés a permis, les premiers jours, d’évacuer le débat politique auquel les manifestants invitaient leurs responsables, leur constance semble aujourd’hui porter ses fruits. Gouvernement fragilisé, remaniement ministériel en vue mais surtout convergence des luttes intervenait fin décembre. A la veille de Noël, alors que 700 lycées étaient encore occupés, des organisations d’immigrés manifestaient à Athènes. Quant aux partis politiques d’opposition à Nea Demokratia, la droite au pouvoir, ils tentent difficilement de raccrocher les wagons avec l’explosion d’une poudrière qu’ils n’avaient pas su identifier.

Dans l’entretien qui suit, Françoise Arvanitis, spécialiste de la Grèce, revient sur cette génération dont la colère a réussi à franchir la Méditerranée, contribuant en France à faire reculer Xavier Darcos sur la réforme des lycées. Nous renvoyant à une autre question : sommes-nous aussi à la veille d’une explosion sociale ?

Le gouvernement grec semble minimiser les révoltes en Grèce, ou en tout cas offrir une lecture réductrice de ces événements pourtant sans précédent, dans leur durée et leur intensité. Quelle est l’analyse des principaux partis ?** **Françoise Arvanitis. Pour le gouvernement, il s’agit d’émeutiers « anarchistes » qui ont pour seul but de « casser » des vitrines de banques et de brûler des magasins, de délinquants qui ont entraîné des jeunes sans expérience dans leur mouvement destructeur. Les autorités soulignent l’ampleur des destructions, leur coût, les conséquences sur l’activité économique... Les partis d’opposition se sont, eux, trouvés très démunis devant cette formidable explosion de colère étendue à l’ensemble du pays. Il n’est pas exagéré de dire qu’ils ont perdu la confiance de la grande majorité de leurs électeurs. En ce qui concerne le PASOK socialiste, ses compromissions passées ôtent beaucoup de crédibilité à ses affirmations de solidarité avec les revendications des jeunes et des travailleurs qui se joignent à eux. Au Parti communiste, Aléka Papariga, la secrétaire générale réélue il y a peu, est allée jusqu’à parler « d’initiatives radicales contrôlées par des services secrets étrangers »  ! Ce mouvement leur échappe complètement. Le Synaspismos-Syriza, coalition de la gauche, essaie de jouer depuis le début un rôle d’avant-garde politique mais en entretenant une confusion sur ses positions : hésitations entre radicalisation du mouvement et condamnation de ses excès (notoires) :qui ne lui permet pas de s’imposer parmi les jeunes.

Quel rôle jouent les médias ?** **F.A. Ils entretiennent la confusion flirtant avec le sensationnalisme, la commisération à l’égard des victimes des casseurs, et la cuisine politicienne téléguidée par les patrons de presse. Les médias ne jouissent de toute façon que d’une confiance limitée. La confusion politique est généralisée, ce qui est une des raisons de la présence renforcée de l’extrême gauche sur le devant de la scène, elle qui était jusqu’alors confinée en Grèce à quelques cercles d’initiés.

La surface visible, faite de colère, de feu et de lacrymogènes occulte donc une réalité plus complexe. Peut-on parler d’un mouvement social ?** **F.A. De l’avis de tous les analystes sérieux, oui, évidemment. Tout a été dit dans la presse internationale sur « la génération des 600 euros ». Petros Linardos, chercheur en droit du travail a parlé de « l’élite politique et sociale qui en matière d’emploi traite les jeunes Grecs comme des immigrés clandestins dans leur propre pays »  : emplois au noir ou partiels, sans assurance, sans respect des horaires et pour des salaires de misère. Le taux de chômage de 24%, chez les jeunes de moins de 25 ans, est particulièrement choquant pour les jeunes diplômés, que certains entrepreneurs évitent même d’embaucher pour ne pas avoir à concéder un salaire plus élevé. Les lycéens subissent en outre de plein fouet les déficiences d’un système d’éducation aberrant dont l’obligation de gratuité est bafouée par l’indispensable fréquentation de cours du soir, très coûteux, clés du passage dans l’enseignement supérieur. Ce dernier est en pleine crise comme en témoignent les incessantes occupations d’universités et la très forte proportion de jeunes Grecs qui préfèrent aller faire leurs études à l’étranger. Et cette charge financière pour les familles apparaît de plus en plus insupportable dans le contexte de crise actuelle : en Grèce comme en France, le pouvoir d’achat ne cesse de baisser.

On sait l’importance de la famille en Grèce. Joue-t-elle un rôle dans ce conflit ? Existe-t-il une solidarité intergénérationelle dans ce mouvement ?** **F.A. L’esprit de famille, toujours très fort en Grèce, peut encore servir de modérateur aux oppositions qui s’expriment actuellement dans la violence. Mais il est probable que les structures traditionnelles de résolution des conflits sociaux se révéleront à l’avenir insuffisantes. Les jeunes se montrent profondément choqués par l’immoralité de la société et de ses gouvernants : l’impunité accordée aux responsables des scandales à répétition, concoctés avec la complicité de membres du gouvernement, l’impossible ligne de défense du policier coupable du meurtre du jeune Alexis, devenu symbole et héros de toute la jeunesse, la lâcheté des autorités, sous-tendent leur révolte sans parfois épargner leurs aînés proches. Quant à la solidarité intergénérationnelle, elle est mise à mal par les excès causés par les affrontements avec la police depuis le meurtre du jeune lycéen de 15 ans le 6 décembre. Très nombreux sont d’ailleurs les jeunes qui les condamnent. Mais l’hystérie policière actuelle dont on se demande si elle est spontanée ou téléguidée par les autorités ne peut qu’exacerber la situation.

Au-delà de ça, la jeune génération est promise à un avenir difficile. Cela renforce-t-il une faille générationnelle ?** **F.A. Il est en effet très difficile d’envisager une véritable solidarité entre les deux générations qui doivent se partager le marché du travail. Et cela pour une raison structurelle : les 45-55 ans sont en partie les responsables de la situation actuelle. Ce sont eux, en effet, qui, pour sauvegarder leurs privilèges, ont accepté la dérégulation du droit du travail dont leurs enfants sont victimes. Ce sont eux qui ont accepté de signer les conventions collectives dont est issu le salariat à deux vitesses qui concourt aujourd’hui à l’exclusion des jeunes. Cette génération des parents avait joui de conditions de travail bien réglementées et d’une politique salariale globalement satisfaisante. Cet équilibre a été rompu il y a cinq ans. Et ce n’est pas un hasard si le siège historique de la CGT grecque a été occupé par des membres de petits syndicats de jeunes travailleurs :livreurs de pizzas et de courrier rapide, garçons de café : qui ont barré l’entrée aux plus hauts représentants de la plus grande centrale syndicale de Grèce. Une occupation exemplaire, dans l’ordre, la propreté et la sécurité :il est même interdit de fumer dans les bureaux : mais d’une fermeté sans faille. Cet exemple éloquent, dont les médias se sont bien gardés de témoigner, montre à quel point la faille générationnelle est grave. Ce que certains appelaient la « génération des cigales », qui avait mis le profit et la consommation à crédit en tête de ses activités, est ainsi appelée à contempler les dégâts pour leur progéniture de leur coupable imprévoyance.

Recueilli par R.D.

Paru dans Regards n°58 janvier 2009

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