Accueil > monde | Par Sara Millot | 1er novembre 2005

Révolution, mode d’emploi

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Dans l’héritage de la révolution de velours à Prague et de Solidarnosc en Pologne, d’autres soulèvements populaires pacifiques ont conduit ces dernières années à un changement de pouvoir à l’Est. Retour sur ces mouvements dont la spontanéité apparente n’exclut pas une forte implication américaine.

Une seconde révolution d’octobre en 2000 à Belgrade, celle des roses trois ans plus tard à Tbilissi, puis la vague orange à Kiev l’an dernier : le scénario semble identique. Les trois pays partagent un passé communiste qui s’est soldé par la prise de pouvoir de dictateurs corrompus, menant une politique autoritaire. A chaque fois, la mobilisation succède à l’annonce de fraudes lors de l’élection présidentielle : la population envahit les rues pendant plusieurs jours, manifestant sans violence sous le regard des observateurs étrangers et des médias internationaux. Face à l’ampleur du mouvement, le pouvoir cède et le candidat de l’opposition est finalement investi à la présidence de la République.

Ces révolutions ont toutes un caractère spontané. C’est là leur force. Et pourtant, même dans la rue rien n’est laissé au hasard, chaque étape de la mobilisation répondant à un plan d’action élaboré des mois à l’avance. Dans un contexte où la notion de société civile est quasi inexistante, ce sont trois mouvements emmenés par la jeunesse qui ont réussi à entraîner la foule au rythme de leur slogan : Otpor ! (Résistance, en serbe), Kmara ! (Assez, en géorgien) et Pora ! (Il est temps, en ukrainien). Outre la composition de leurs membres, en majorité jeunes, urbains et diplômés, ces trois mouvements sont apparus dans des circonstances similaires, moins d’un an avant les élections présidentielles, et ont bénéficié très rapidement de soutiens étrangers. Créé en janvier 2004, Pora a reçu dès le mois de mars un financement des Etats-Unis via le National Endowment for Democracy (NED), le National Democratic Institute (NDI, dirigé par Madeleine Albright), l’United States International Development et, dans une moindre mesure, de l’Europe via l’OSCE. En 2004, l’ONG américaine Freedom House, présidée par l’ex-directeur de la CIA James Woolsey, a dépensé près de cinq millions de dollars pour le financement de projets visant à la préparation des élections tandis que l’International Renaissance Fondation, fondée par le milliardaire George Soros, finançait à hauteur de sept millions des programmes similaires. Cette même année, près de 189 millions de dollars ont ainsi transité via l’ambassade des Etats-Unis à Kiev à destination des ONG et de l’opposition ukrainienne, selon une enquête réalisée par le journal Le Temps.

Entre le printemps et l’hiver 2004, les membres de Pora ont suivi des formations aux Etats-Unis, en Pologne et en Moldavie autour de la préparation d’une crise électorale, des droits civiques, de la non-violence et de la diffusion de l’information. Quelques années auparavant, les militants d’Otpor et de Kmara avaient participé à des « trainings » aux contenus similaires. Lors de ces rencontres organisées loin des territoires nationaux, les représentants de la société civile ont ainsi pu discuter avec les membres de l’opposition et envisager l’après-éléction.

L’omniprésence américaine

Faut-il voir dans cette préparation largement financée par les Etats-Unis une orchestration directe de la révolution ? S’il s’avère que certaines organisations ukrainiennes comme le Comité des électeurs ou le programme d’incitation au vote « Znayu » (je sais) ont bien été créées ex-nihilo par le NDI et le NED, beaucoup d’associations préexistaient néanmoins à l’arrivée des Américains. L’histoire montre de plus que, sans un terrain favorable à la contestation du pouvoir au sein de la population, les efforts de mobilisation, même financés à grande échelle, ne réussissent pas à faire basculer un régime. Des procédés similaires ont été opérés en vain ces dernières années par le NED en Biélorussie, à Cuba et au Venezuela. L’opposition à Koutchma existait donc indépendamment de l’influence américaine, de manière éparse et non structurée. La société civile n’est apparue que très récemment, mais ses connections transcendent déjà largement les frontières nationales. Les liens existants entre Otpor, Kmara et Pora se sont élargis depuis à d’autres organisations comme le mouvement Zubr en Biélorussie, Kel-Kel au Kirghizistan ou encore Yox en Azerbaïdjan, qui bénéficient actuellement de formations spécifiques.

Leur contenu consiste en un subtil mélange de méthodes empruntées à l’extrême gauche et de théories néolibérales. Aux actions de hacking, de grève ou de flash-mobs (mobilisations éclairs dans des lieux publics via l’envoi de SMS) se superpose un discours qui prône l’ouverture du marché à la concurrence et la privatisation des services et des entreprises d’Etat. Cette fidélité affichée à l’économie de marché garantit sans conteste à ces jeunes militants le soutien des puissances occidentales qui ne manquent pas, à l’instar de George Bush en visite à Bratislava, de récompenser ces « héros de la démocratie ».

Une société civile fragile

Dans une étude réalisée sur les « victoires de la liberté », Freedom House va même jusqu’à vanter les qualités d’une jeunesse « enthousiaste et facile à mobiliser, qui pourra devenir une future élite politique, exerçant une influence sur l’opinion et le gouvernement, en vue de la transition économique de ces pays ». Le rapport indique aussi qu’une fois le changement politique opéré, « il est essentiel pour les donateurs de continuer à soutenir ces mouvements civiques afin de s’assurer que la pression s’exerce sur les nouvelles autorités pour qu’elles poursuivent leur engagement dans la voie de la libéralisation économique et politique. Dans de nombreux cas, ce type d’investissement s’avère minime - à peine quelques millions de dollars - et moins onéreux qu’une expédition militaire ». Un cynisme assumé et une analogie qui rappellent les théories en vigueur pendant la guerre froide. Les moyens employés aujourd’hui ne sont d’ailleurs pas si étrangers à cette logique d’affrontement entre deux blocs : le NED comme la Radio Free Europe, qui émet toujours en Europe de l’Est et en Russie, étant des émanations directes de l’administration Reagan.

Dans ce contexte, la société civile peut apparaître comme un des instruments privilégiés de la politique étrangère américaine. Se pose alors la question de son champ d’action, voire de sa survie, si ce soutien venait à s’interrompre ou si ses représentants décidaient un jour de s’écarter de leurs orientations initiales. Elle reste d’autant plus fragile face aux gouvernements en place : la Biélorussie, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ont récemment incarcéré des membres de l’opposition et réprimé des manifestations dans la violence. En Russie, le mouvement Nachi (les nôtres), qui pourrait ressembler à première vue à un clone de Pora, a été conçu en réalité par des proches de Poutine pour contrer l’émergence d’un mouvement contestataire au sein de la jeunesse.

Mais malgré ces pressions, la société civile et l’opposition démocratique continuent dans de nombreux cas à exister et à travailler de concert. En Ukraine, certains dissidents de Pora ont ainsi décidé de créer de nouveaux collectifs, des groupes de discussion informels, des journaux d’expression en ligne... Autant d’initiatives bénévoles qui échapperont peut-être pour cette raison aux stratégies de récupération et d’instrumentalisation. « La société civile concernait auparavant principalement les grandes villes mais aujourd’hui elle se développe aussi loin de Kiev, note Anastasia Bezverkha, qui a fondé l’association Objective Reality après son départ de Pora. Les choses ont réellement changé depuis la révolution. Même si nous devons rester vigilants face aux autorités, nous savons désormais que nous pouvons influencer la politique de notre pays. ».

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