Accueil > monde | Par | 1er juillet 2004

SABINE LE BAYON* : « Les marges de manœuvre de Zapatero sont très étroites »

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* Sabine Le Bayon est économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), spécialiste de l’économie espagnole.

Quel est le programme social du nouveau chef du gouvernement espagnol ?

Sabine Le Bayon : Une des premières réformes que Zapatero a déjà mise en œuvre est l’augmentation du salaire minimum, qui doit passer de 460 à 600 euros en quatre ans. Il représente actuellement la moitié de la moyenne des salaires minimum en Union européenne, et les prix espagnols commencent à rattraper la moyenne européenne : cette réforme est donc justifiée.

Par ailleurs, les dépenses sociales sont très faibles en Espagne. Zapatero souhaite revaloriser les pensions de retraites les plus faibles et augmenter les dépenses de santé.

Un des grands axes du programme social de Zapatero concerne la politique du logement. La récente baisse des taux d’intérêt en Union européenne a favorisé l’endettement des ménages pour acquérir des logements. Mais ce boom immobilier s’est fait au détriment du marché locatif. Zapatero souhaite permettre à 720 000 familles, en quatre ans, d’accéder au logement à un prix abordable, en incitant fiscalement les propriétaires qui ont des logements inoccupés à les mettre sur le marché, et en augmentant la proportion de terrains que les promoteurs immobiliers doivent céder aux municipalités pour construire des logements sociaux.

Au niveau du chômage, le bilan du gouvernement Aznar est positif, puisque le taux de chômage a diminué de moitié et s’établit aux alentours de 11 %. Mais cette diminution s’est faite au prix d’une grande précarité, et le taux de chômage est reparti à la hausse depuis deux ans. Quels sont les projets de Zapatero dans ce domaine ?

Sabine Le Bayon : La part des CDD en Espagne est importante, elle représente 31 % de l’emploi salarié, mais elle a diminué depuis 1992. En 1997, le gouvernement Aznar a engagé une réforme du marché du travail qui favorise les CDI par des baisses de cotisations sociales, au détriment des CDD, dont les cotisations ont été augmentées. Zapatero veut poursuivre cette politique et a annoncé un renforcement du contrôle de l’application de la réglementation pour lutter contre les abus de recours aux CDD. En échange, le patronat réclame une diminution des indemnités de licenciement. Zapatero doit trouver un équilibre délicat, en relançant le dialogue social qui s’est un peu crispé à la fin du second mandat d’Aznar.

Le gouvernement d’Aznar est parvenu à maintenir un déficit zéro, et le nouveau gouvernement s’est engagé à maintenir l’Espagne dans cette voie. Comment Zapatero compte-t-il financer son programme ?

Sabine Le Bayon : Il s’est engagé à ne pas augmenter la pression fiscale, mais souhaite réformer le calcul de certains impôts, notamment en rétablissant la progressivité de l’impôt sur le capital supprimée en 1996, pour une plus grande équité entre la taxation du capital et celle du travail. Mais, pour l’instant, cette réforme est repoussée à 2005. Par ailleurs, si les finances publiques sont bonnes, c’est grâce à l’excédent des comptes de la protection sociale, grâce à la forte création d’emplois ces dernières années. Mais depuis deux ans, la croissance ralentit et le chômage remonte légèrement. Enfin, Zapatero devra également, à partir de 2006, compter sans les fonds structurels européens dont l’Espagne bénéficie actuellement, qui représentent 1 % du PIB. Seules les régions les plus pauvres conserveront ces aides.

Zapatero est donc pris entre deux feux : d’un côté il doit trouver un financement pour ses promesses électorales et de l’autre, son ministre de l’Economie, Pedro Solbes, fait pression pour maintenir une orthodoxie budgétaire. Solbes a cependant admis un déficit de 1 %, et il est d’accord pour assouplir la loi de stabilité budgétaire qui oblige l’Etat et les régions à atteindre un déficit zéro tous les ans. Le critère du déficit zéro sera conservé, mais sur le cycle, ce qui permettrait aux régions d’être en déficit en période de faible croissance, et de compenser par des excédents en cas de bonne conjoncture. Mais les marges de manœuvres restent étroites, et le gouvernement compte beaucoup sur la croissance.

La croissance a en effet été forte ces dernières années, mais elle ralentit depuis deux ans. Quels sont les problèmes que va devoir affronter le nouveau gouvernement de ce point de vue ?

Sabine Le Bayon : La productivité est faible, et le système productif est orienté vers des produits à faible valeur ajoutée. Les coûts salariaux espagnols commencent à rattraper ceux des autres pays de l’UE, et l’élargissement aux pays de l’Est, où la productivité n’est pas négligeable et les coûts salariaux très bas, a entraîné une augmentation des délocalisations, ce qui est un électrochoc pour les Espagnols. Zapatero a donc annoncé son intention de miser sur la recherche-développement et l’éducation afin d’améliorer la productivité, et de développer des secteurs à forte valeur ajoutée pour faire face à cette nouvelle concurrence.

La croissance actuelle s’appuie sur l’endettement des ménages qui est devenu très important, et compte tenu de la hausse des taux qui devrait intervenir progressivement, la situation peut devenir critique, car les Espagnols empruntent beaucoup à taux variable. On risque de se retrouver dans une situation de surendettement, avec des retours sur la consommation.

Les sources de la croissance restent donc fragiles, et les réformes, à ce niveau, vont prendre du temps.

Globalement, peut-on dire que la politique de Zapatero est radicalement différente de celle du gouvernement précédent ?

Sabine Le Bayon : Il y a une vraie inflexion sur certains dossiers : le salaire minimum, le logement par exemple. Mais dans la mesure où Zapatero s’est engagé à ne pas augmenter la pression fiscale et à conserver un équilibre budgétaire assez strict, les marges de manœuvre sont très étroites. On retrouve les grandes lignes d’une politique assez libérale, car la victoire de Zapatero a été inattendue, et pour rassurer les milieux d’affaires, il a tenté de trouver un consensus.

PROPOS RECUEILLIS PAR AMÉLIE JEAMMET

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