Accueil > Société | Par Anne-Claire Colleville | 1er septembre 2006

Sans domicile fixe : ces tentes qui mettent le feu aux poudres

Les campements dans la rue provoquent d’abord la surprise. En leur offrant un abri, les tentes de Médecins du monde rendent visible la question des SDF. Comment a evolué depuis vingt ans le regard de la société sur les milliers de sans domicile fixe ?

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Tout l’été les campements de personnes sans domicile fixe ont attiré les regards. Ceux des touristes sur les bateaux-mouches regardant les tentes sur les berges de la Seine. Ceux des riverains, importunés, quand ils rentrent chez eux, par ces signes de la misère. Ceux des travailleurs sociaux, discutant du bien-fondé d’une telle solution. Ceux des médias focalisant leurs objectifs, pendant une période creuse, sur une actualité qui ne part pas en vacances. Ceux des pouvoirs publics enfin, inquiets de penser que l’image de la capitale pourrait être ternie, que leur électorat pourrait les délaisser ou que les SDF pourraient mourir de la canicule.

Le rapport (1) d’Agnès de Fleurieu, nommée médiatrice dans l’urgence, afin de trouver des solutions à ces tentes si encombrantes, montre que les regards sont en train de changer. Son analyse et ses préconisations cherchent à repositionner les personnes sans domicile fixe comme individus, sujets de droit. Le droit à un logement ? Bien sûr ! Mais dans la durée, et non comme une solution d’urgence qui se répète, jour après jour.

Une série de clichés circulent dans la société : le SDF a voulu sa situation, c’est un poivrot, inadapté social et violent, il est fainéant et incapable de travailler, c’est un malade. Ces stéréotypes renvoient aux évolutions de la représentation de celui qui a été nommé successivement le miséreux, l’indigent, le vagabond, l’errant et enfin, à partir du XIXe siècle, dans les registres de la police, le sans domicile fixe. Différentes figures se sont chevauchées à des périodes successives. Elles sont récurrentes et induisent des politiques sociales différentes.

Une menace sociale

Une des premières figures de la personne sans domicile fixe est la personne asociale et violente. La représentation de la personne errante, représentant un danger pour la société, avait conduit à la création des bureaux des pauvres en 1554. Ils étaient chargés de distribuer de l’aide aux miséreux et de chasser les vagabonds étrangers à la commune, expliquent Michel Borgetto et Robert Lafore (2). Au XVIIe siècle, alors que les hôpitaux, ouverts et gérés par l’Eglise, sont repris en main par le roi, un hôpital général chargé d’enfermer les pauvres et les mendiants valides et invalides est créé.

En août 1995, des arrêtés anti-mendicité pris successivement par les municipalités de la Rochelle, Compiègne, Perpignan, Toulon et Lagord font ressurgir la peur. Les raisons avancées pour les arrêtés anti-mendicité ? La violence des SDF faisant la manche. Nommé médiateur de cette crise, Bernard Quaretta notait dans son rapport (3) : « Pendant l’été, ces hommes ont imposé leur présence, et non parce qu’ils mouraient mais parce qu’ils étaient bien vivants, trop, d’ailleurs. Ils n’apparaissaient plus solitaires, mais en groupes, jeunes au lieu d’être vieux, dérangeants plutôt que silencieux, racketteurs et non mendiants, parfois dangereux, voire odieux. »

Comme dix ans plus tard avec les tentes, le groupe de SDF effraie. Groupe qui mendie, et qui pourrait devenir agressif, groupe qui campe et crée des nuisances pour le riverain, groupe qui importune, qui gâche la vue au touriste.

L’aide sociale est alors un outil de contrôle social permettant de défendre la société contre des personnes qui troublent l’ordre public. « Dans ce traitement de l’indigence, la notion d’enfermement domine par rapport à celle d’assistance », écrit Alain Borderie (4). Le SDF représente une menace sociale qui trouble l’ordre public et dont il faut se protéger.

Un fou et un malade

S’il ne doit pas être enfermé parce qu’il est dangereux pour la société, alors on le considère comme malade mental, dangereux pour lui-même. Dès le XIXe siècle, les vagabonds ont été pris comme objet d’étude par la médecine psychiatrique, considérant l’errance comme un phénomène pathologique. Un terme est forgé, la dromomanie, du grec dromo, la course. Les vagabonds sont intégrés au groupe des malades psychiatriques : ils souffrent d’une « impulsion morbide à marcher ou à courir ». A cette période, la solution préconisée est l’internement.

Jacques Guillou (5) parle aujourd’hui d’une nouvelle tentative de « putsch » de psychiatres et de l’hôpital psychiatrique face aux SDF et aux exclus. Les obstacles psychologiques sont mis en avant pour justifier des difficultés liées à l’intégration sociale et à l’employabilité. L’errance est considérée comme le symptôme d’une pathologie à soigner. Cette explication dédouane la société, qui n’a plus de responsabilités dans la situation d’exclusion de la personne.

La charité et le droit

Enfin, troisième figure, les personnes sans domicile fixe sont considérées comme les bénéficiaires de l’aide. La charité, imposée par l’Eglise, puis l’aide sociale développée tout au long du XXe siècle ne laissent pas leurs pleines places aux droits des personnes en situation d’exclusion. Les tentes ont certes rendu visibles des situations de précarité. Mais, plus subtilement, elles ont manifesté le besoin d’intimité des SDF. En montrant combien un espace à organiser, un lieu personnel, protégé du regard d’autrui est important. La polémique autour de leur bien-fondé fait apparaître la rupture qui s’est opérée, transformant un objet disgracieux et gâchant le paysage en un symbole de la dignité retrouvée.

En refusant une errance institutionnelle, de centre d’hébergement en centre d’hébergement, qui vient se surajouter à celle liée à leur situation, ils demandent seulement à retrouver un chez-soi qui donne une identité.

Cette évolution des perceptions, c’est ce que voulaient les responsables de l’association Médecins du Monde quand ils ont commencé à distribuer des tentes en décembre dernier (lire entretien). Il aura fallu huit mois pour que l’incongru de la situation apparaisse : en 2006 certaines personnes ont préféré dormir dans une tente et rester à la rue avec leurs affaires, dans les quartiers où ils sont connus et insérés dans le tissu social, plutôt que d’aller dans un centre d’hébergement. Dominique, 53 ans, à la rue depuis trois ans dans le 11e arrondissement de Paris, témoigne : « Dans les centres d’hébergement, l’hygiène c’est pas ça. Ici c’est mon quartier, c’est là que j’habitais avant. Les gens me connaissent et ils me donnent un coup de main. » Deux fois par semaine, elle va se doucher avec Denis, son compagnon, chez une habitante qui lui ouvre alors sa salle de bain. Denis refuse aussi d’aller dans des centres : « J’ai toutes mes affaires sur mes caddies, j’ai peur de me faire voler et agresser. Et puis ça sert à rien, le lendemain je me retrouve à la rue de nouveau, j’ai passé l’âge. »

Ce refus, c’est celui de l’homme et de la femme qui pose un choix. Avoir rendu visible une dimension ignorée de la personne sans domicile fixe est une évolution notable. Cependant, alors que l’été s’achève, il ne faut pas oublier que les solutions concrètes préconisées par la médiatrice doivent maintenant trouver les moyens de se réaliser, afin de concrétiser ce nouveau regard sur la personne sans domicile fixe en logements pérennes.

1. Rapport sur l’hébergement des personnes sans abri à Paris et en Ile-de-France, A. de Fleurieu et L. Chambaud, 2006.

2. Droit de l’aide et de l’action sociales, éd. Montchrestien, 2004.

3. Face à l’urgence et à l’errance sociale, 1995.

4. Combattre l’exclusion. Des bureaux de bienfaisance aux CCASS, une histoire de l’action sociale de proximité, éd.Public Histoire, 2006.

5. La Tentative de « putsch » du corps médical face aux SDF, exclus, octobre 2005.

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