Accueil > Migrations | Par Catherine Tricot | 1er septembre 2006

Sans-papiers : radiographie d’un mouvement

En cette fin d’été, les mobilisations du réseau éducation sans frontière contre les expulsions d’enfants et familles sans-papiers continuent. Qui sont les acteurs de ces mouvements contre les expulsions, pour les régularisations, contre la loi Ceseda ? Y a-t-il un vrai projet politique de la gauche concernant l’immigration ? Entretien avec Fernanda Marrucchelli, militante pour les droits des sans-papiers.

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Selon vous, est-ce que nous sommes face à un mouvement ou à une pluralité de luttes : contre la loi Ceseda, autour du réseau éducation sans frontière (RESF), contre les expulsions, par exemple, des squatters de Cachan ?

Fernanda Marrucchelli. Ce sont plutôt des mouvements différents par les objets, les acteurs, les ambitions. Ce ne sont pas des mouvements contradictoires, mais leur distinction signale une des difficultés du moment. Le mouvement contre l’immigration jetable et la loi Ceseda a permis la mobilisation de centaines d’associations qui ont signé ensemble un appel contre la loi Sarkozy votée en juin. Par ailleurs, il y a ce mouvement autour de RESF qui a démarré il y a deux ou trois ans, à l’origine pour protéger les jeunes scolarisés expulsés à leur majorité et qui a pris de l’ampleur pour obtenir la régularisation des familles d’enfants scolarisés. Guy Effeye a été le premier jeune scolarisé sauvé de l’expulsion par ce mouvement qui s’appuie en premier lieu sur les enseignants. Les parents d’élèves ont eux aussi commencé à s’émouvoir de voir les copains de leurs enfants menacés d’expulsion. D’un coup, ils ne voyaient plus le sans-papiers comme un chiffre, un problème abstrait mais comme le parent d’enfants de l’école du quartier. Ce n’est sans doute pas un hasard que cela se noue autour de l’école. Les enseignants ont été tellement brimés par la lutte sur les retraites il y a trois ans ; ils l’ont payé si cher ! L’expulsion de cet enfant-ci est vécu comme la goutte de trop dans une accumulation de mal-être social. Cette lutte sur un objectif concret, restreint : la régularisation de cette famille : est aussi un moyen d’exprimer une frustration plus profonde.

Parlez-nous des acteurs de ce mouvement, de ses formes...

F.M.  Cette lutte est conduite par des personnes issues des classes moyennes, des lettrés. Ce sont des gens conscients de leur force, de leurs droits : c’est très frappant et c’est évidemment très différent du sentiment qu’éprouvent les sans-papiers. Quand ils s’adressent à un élu, à un préfet, au ministre, ils ont la conviction que eux, ils seront écoutés. Ce ne sont pas des militants et ils pensent que cela participe de leur force. Ils se sentent crédibles précisément parce qu’ils ne sont pas ceux que l’on voit d’habitude. Ce sont des personnes très à l’aise avec l’information, la lecture de texte, l’argumentation... Ils maîtrisent évidemment l’outil informatique. Cette confiance en eux ne leur donne pas le même rapport à l’organisation et à sa pérennité. Par exemple, il y a dix-huit mois, dans mon arrondissement, le 20e, nous nous sommes émus du sort d’une famille expulsée de son logement. Un collectif s’est constitué et à rassemblé en deux jours par Internet plus de 600 signatures à l’initiative d’un « comité des semblables ». Une fois le problème des logements résolu, le collectif s’est arrêté. L’objectif était atteint. Mais cela crée des liens qui pourront se réactiver... lors d’un prochain cycle. La continuité n’est vraiment pas leur question.

Quelles sont les revendications ?

F.M.  Tous se mobilisent sur des questions qui les touchent personnellement. Leur motivation n’est pas la remise en cause de la structure sociale. Une grande partie de ceux qui se mobilisent veulent la régularisation de l’enfant mais ne se retrouvent pas nécessairement sur l’idée d’une autre politique de l’immigration. Ils répondent à l’urgence de l’expulsion, mais dans l’urgence on ne réfléchit pas toujours aux logiques sociales à l’œuvre. Ce travail reste à faire. Mais de tout point de vue, cette mobilisation sur un objectif concret et immédiat est évidemment préférable à l’indifférence. C’est un mouvement polyédrique ; il n’est pas constitué de manière définitive. Les gens vont s’informer, se mettre en mouvement. C’est en construction donc c’est fragile et cela peut s’arrêter. On mesure ici les limites du mouvement contre la loi Ceseda, qui a touché le cœur militant, le cœur politisé mais n’est pas parvenu à élargir les soutiens et à enclencher une nouvelle approche de la question de l’immigration. Politiquement, le Parti socialiste est en mesure de récupérer le rapport de force créé par ce mouvement en faveur des enfants autour d’une conception familialiste, humanitaire

Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il ouvert cette brèche de la régularisation ?

F.M.  Je l’ai rappelé, le mouvement en faveur de la régularisation des enfants scolarisés et de leur famille précède cette ouverture. Les mobilisations prenaient de plus en plus d’ampleur, y compris parmi son électorat. Il ne va pas prendre de front cette mobilisation ; comme toujours, il contournera et préférera s’en prendre aux squatters de Cachan ou aux immigrés isolés qui, eux, ne bénéficient pas de soutien analogue. J’ajoute que son ouverture n’est pas totalement contradictoire avec sa politique. Sarkozy dit vouloir une immigration choisie. Dans cette procédure de régularisation au cas par cas, il choisit. C’est ainsi que l’on régularise quelques familles. Mais les sans-papiers, ce sont aussi souvent des célibataires, des gens sans enfants, etc. Eux n’ont pas eu cette ouverture. Les critères de la circulaire confirment cette logique de sélection. Par exemple, le critère qui exige que l’enfant ne parle pas la langue de ses parents est sans doute plus favorable aux familles de classes moyennes mieux formées qu’aux plus pauvres. Ces critères ont été dénoncés par les associations car l’on sait que l’apprentissage du français se fera mieux si la langue maternelle est maîtrisée. Comment peut-on exiger que des enfants ne parlent pas la langue de leurs parents ?

Quels sont selon vous les blocages politiques auxquels la question de l’immigration est confrontée ?

F.M.  Je pense qu’on ne prend pas en compte la réalité des migrations, aujourd’hui. Même à gauche, on reste dans la logique de la maîtrise des migrations. Et certains pensent au codéveloppement comme une façon progressiste de le faire. C’est une fausse idée qui rassure. En vérité, toutes les études montrent que ceux qui émigrent sont loin d’être les plus pauvres. Un minimum de développement et un peu de richesse, au contraire, provoquent un appel vers la découverte d’autres possibles. On évoque la fuite des cerveaux dans les pays pauvres. Il est fort compréhensible qu’une personne ayant acquis une compétence veuille la préserver en l’exerçant... Mes amis de Naples qui ont fait des études d’économie et qui sont restés vendre des livres ne sont plus des économistes mais des vendeurs de livres. Sinon cette compétence ne vaudra plus rien. On ne peut contourner la question, il nous faut regarder en face : aujourd’hui la question posée est bien celle de la liberté de circulation et de l’accès aux droits de chacun. La gauche ne peut tergiverser. D’autant qu’elle a face à elle une proposition politique, celle libérale et néocoloniale de Sarkozy, en phase avec la nouvelle économie basée sur les services et l’information. Le discours de Sarkozy ne porte pas seulement parce qu’il est populiste mais aussi parce qu’il est « hyper-moderne ».

Paru dans Regards , n°32, septembre 2006

Fernanda Marrucchelli est Italienne et ça s’entend.

En vingt ans, elle n’a pas perdu l’accent de Naples et n’a rien oublié de ses années de jeunesse où la révolution se vivait parfois dans les marges de la légalité. Aujourd’hui, elle est élue parisienne, « la seule élue de nationalité étrangère » de la capitale, s’enorgueillit-elle. Mais le fil n’est pas rompu avec cette expérience italienne qui fait la part belle à l’initiative locale, à l’intervention de chacun. Son action quotidienne ? et son gagne-pain’ se font dans une association de soutien aux plus démunis, « et parmi les plus fragiles des fragiles, les sans-papiers ». « J ?ai vécu clandestinement en France, je connais cette précarité. Je faisais des ménages et louais des piaules, raconte-t-elle. Je suis blanche et je présente bien mais je me souviens que je vivais la peur au ventre. Cette vie, c’est celle des sans-papiers qui sont autour de moi, autour de nous, parmi nos voisins, nos amis et nos camarades, les copains de nos enfants. » La question des migrations est au c’ur de la vie de celle qui adhère tardivement au PCF (1999) mais qui est désormais responsable nationale de la commission migration et citoyenneté. « Les sans-papiers sont privés d’existence légale. Leur situation nous impose de penser aux choix de société que nous voulons : pouvons-nous accepter qu’il y ait ceux qui ont des droits et les autres’ » Elle livre son analyse des luttes autour de la question des migrants et sans-papiers.

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