Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er novembre 2005

Sarkozy, l’angoisse de castration

Y a-t-il plus de délinquants sexuels, récidivistes de surcroît, à l’approche de la présidentielle ? Les incursions punitives du ministre de l’Intérieur, bracelet et kärcher prêts à l’emploi, laissent penser que oui. Remède ? La loi sur la récidive. Lectures.

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Les droits de l’Homme ne sont pas seulement les droits des délinquants et des criminels. Ce sont aussi les droits des victimes. » L’orateur est le grand favori de l’élection présidentielle à venir. Combien d’électeurs Nicolas Sarkozy compte-t-il conquérir à grands coups de phrases qui tuent ? Le débat qui s’est animé à l’approche de l’entrée en deuxième lecture à l’Assemblée nationale de la proposition de loi sur la récidive est un exercice de style. La récidive : « J’ai été le premier à en parler, et depuis, mon Dieu, que de drames ! » En 2003, il cherche à se positionner sur cette question. Abandonnant l’idée d’importer des Etats-Unis les peines plancher qui imposent aux juridictions des temps de prison minimum, il initie le texte de loi en débat cet automne. « Dans sa campagne présidentielle permanente et déjà ancienne, analyse Pierre Victor Tournier, directeur de recherches au CNRS et spécialiste des questions pénales, Sarkozy veut s’imposer face à Chirac, et donc face au représentant de Chirac Place Vendôme à ce moment-là : Dominique Perben. Dès le départ, l’enjeu est de mener une bataille électoraliste. »

Exercice de style

La récidive : un sujet choisi pour qui est prêt à se livrer à une exhibition de démagogie. La récidive, mais pas celle des vols de mobylettes et des sacs à main de vieilles dames. Déjà fait, ça s’appelait le sentiment d’insécurité. Bien vu, mais pas fracassant non plus. Cette fois, c’est Nicolas Sarkozy qui lance le débat et c’est du drame qu’il lui faut pour capter les publics. Alors la récidive, c’est bien, mais pas n’importe laquelle : celle du criminel sexuel.

Emile Louis, Guy Georges, Patrick Trémeau, en voilà des noms à faire frissonner l’opinion. Pointant le danger que ces monstres font courir à chacun, et surtout aux plus faibles (les femmes et les enfants), le ministre se pose en digne protecteur de sa population. L’heure obscure du crime ne sonnera pas deux fois, car pour peu que personne ne le gêne dans sa tâche, notre ministre veillera toujours plus ardemment sur nos chaumières.

Et gêné, il ne l’est pas. Certains ont dénoncé le populisme du discours, mais ceux-là, après tout, qu’ont-ils d’aussi sûr, d’aussi efficace à proposer ? Pris dans l’impasse de la rhétorique victimaire et face au miroir grossissant des médias, celui qui ose remettre en question l’urgente nécessité des mesures les plus dures passe pour outrancièrement laxiste. Manuel Aeschlimann, député des Hauts-de-Seine et chargé du suivi de l’opinion publique à l’UMP, ne prévient sans doute pas au hasard « les députés de gauche qui prendraient le risque d’endosser une lourde responsabilité en cas de vrais problèmes de récidive ». Il sait, c’est son job, que l’opinion frissonne.

Face à ce chantage, difficile de rentrer dans la complexité du problème, relativiser, mettre en perspective. Pourtant, les remèdes envisagés ne sont pas anodins : prolongement des peines, placement sous surveillance électronique mobile : au sommet de son art, le ministre de l’Intérieur a même proposé l’obligation de traitements anti-androgènes, plus couramment nommés castration chimique dans les médias. Certaines statistiques devraient permettre de poser le débat en des termes plus calmes et, certes, moins croustillants. Notamment : 1 % des violeurs commettent un acte de récidive dans les cinq ans qui suivent leur sortie de prison. Ou encore : 80 % des personnes emprisonnées ne sont pas concernées par la délinquance sexuelle. « Sur 100 violeurs en prison, commente Pierre Victor Tournier, 99 ne commettront pas à nouveau un viol. Imaginons qu’ils passent à la télévision... Mais c’est impossible ! On ne montre jamais que celui qui récidive. Sur 1000 personnes emprisonnées pour homicide, 995 ne commettront pas un autre homicide. Résoudre le problème posé par ces cinq-là en imposant aux 1000 une solution qui n’est pas adaptée à 995 d’entre eux serait contre-productif : soumettre à des systèmes de contrôle des gens qui n’en ont pas besoin risque de les perturber sérieusement. »

Débats sur le terrain

Avant même de parler de récidive, le psychiatre criminologue Roland Coutanceau, qui reçoit en consultation les délinquants sexuels, s’interroge sur la pertinence de peines aussi lourdes pour les délinquants sexuels. « La France est le pays du monde démocratique où les peines sont les plus importantes alors que l’opinion publique a l’impression d’un pays laxiste. La France est, de plus, la démocratie qui a le plus important taux de délinquants sexuels en prison. » Ses propositions d’homme de terrain sont discutables du point de vue de la liberté individuelle, il le sait, mais, d’un point de vue pragmatique, elles vont dans le sens d’un progrès. De son expérience, il tire trois principales idées. D’abord, mieux utiliser le temps carcéral et inciter fortement ces prisonniers à suivre une thérapie, quitte à en faire une condition pour bénéficier d’une remise de peine : « Même les plus défiants perçoivent, après quelques séances de groupe, l’utilité de cette démarche dont ils deviennent acteurs, et finissent souvent par demander en plus un suivi individuel. » Ensuite, évaluer la dangerosité des détenus et adopter des politiques différentes selon le profil de chacun : « C’est indispensable pour préparer leur sortie. Aujourd’hui, on connaît certains facteurs de risque. Et même si la science ne dit pas tout sur leur dangerosité, il est impossible de créer une dynamique si on n’ose prendre le risque de se tromper. » Enfin, mieux accompagner la sortie des plus dangereux, avec le concours de psychiatres avertis, de policiers pour prendre des nouvelles de temps en temps et, pourquoi pas, le recours au bracelet électronique. « Cela semble persécutant, mais il s’agit en général de sujets immatures et égocentrés qui ont besoin qu’on les aide à mûrir. Et puis, récidiver serait pour eux bien plus destructeur. » Pour Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol, un travail d’éducation reste nécessaire : « Les hommes ont encore des choses à apprendre sur la façon de traiter les femmes. Depuis la nuit des temps, la règle était qu’ils fassent ce qu’ils veulent avec le corps des femmes. Quand on pense aux rites de veuvage, aux excisions, aux mariages forcés... De quoi s’agit-il d’autre que de viols d’adolescentes organisés à l’échelle sociale ? Jusqu’en 1992 en France, la loi ne prévoyait pas le viol conjugal ! Cela fait à peine trente ans que l’on sort progressivement d’une société archaïque de domination sexiste. » Devant cette situation, la répression demeure le signe fort de l’interdit. Le bracelet ? « Je ne suis pas choquée sur le principe. » Elle ne s’étrangle pas même à l’idée d’enjoindre à des violeurs de prendre des médicaments. Mais elle revient vite à un axe de travail plus confidentiel : la prévention. Elle participe à des expériences dans des écoles pour repérer les enfants victimes d’agressions afin de les aider et d’éviter qu’ils ne passent, plus tard, dans le camp des agresseurs. Et puis parce que « la violence s’apprend à la maison où un enfant sur dix voit papa taper maman ».

Pierre Victor Tournier milite, lui, pour une refonte totale du système carcéral. « Certains des éléments débattus aujourd’hui peuvent présenter un intérêt, mais la priorité devrait être aux conditions de détention qui sont intolérables. Or c’est là que se joue souvent la question de la récidive. » Parmi les mesures urgentes et nécessaires, il cite : le contrôle extérieur des prisons, car « apprendre aux détenus à respecter le droit exige de faire respecter la loi au sein des prisons » ; la possibilité pour les prisonniers de travailler ou de se former durant leur peine car « il est intolérable que la société impose à des individus de rester des années à ne rien faire, cela peut rendre fou » ; et la participation des détenus à l’organisation, par délégation, de leur lieu de détention, cela faisant partie intégrante du bon déroulement de leur réinsertion puisque « dans toute structure démocratique, on délègue ses pouvoirs pour organiser les choses, cette notion conditionne le fait que les individus ne soient pas réduits à l’état d’objet ». Ces trois priorités en engendrent d’autres : la lutte contre l’inflation carcérale, la refonte de la libération conditionnelle...

C.B.

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