Accueil > actu | Éditorial par Catherine Tricot | 1er octobre 2007

Sarkozy, la stratégie du pragmatisme

Les forces de gauche ont raison de caractériser l’action de Nicolas Sarkozy comme « la plus vaste offensive antisociale de ces cinquante dernières années »

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. L’accumulation des remises en cause dessine une nouvelle société. Par un coup d’Etat quotidien, Sarkozy instaure un régime présidentiel. Sans pouvoir pour le Parlement. Il utilise cette puissance sans bornes pour remettre en cause méthodiquement les bases de la société française. La liste s’allonge chaque jour des réformes régressives imposées hors concertation, des lois votées hors discussion sérieuse au Parlement. Ce début d’automne sera celui d’une première riposte sociale nécessaire. Seule ces mobilisations peuvent apporter l’énergie pour faire face dans les entreprises comme dans les territoires... Elles seront le carburant de l’indispensable relance des réflexions politiques. Sur ce terrain, l’exigence est élevée.

La gauche est comme médusée par la puissance mais aussi l’habileté du président. Celui qui a conquis son camp en revendiquant « une droite décomplexée » ne cesse d’éluder ses références par un pragmatisme revendiqué. Elu, Sarkozy ne cherche plus l’affrontement sur le terrain d’une vision de la société et du monde, mais sur celui de l’efficacité.

Cette stratégie du pragmatisme s’attaque aux deux dimensions de la gauche, à son aspect le plus politique et idéologique d’une part, à son ancrage dans la gestion et l’efficacité concrète, d’autre part. Sarkozy siphonne le terrain idéologique en tentant de vider de tout contenu les combats politiques. Après l’opération débauchage, il s’attache à dévitaliser une à une les luttes et références qui ont structuré la gauche. En ligne de mire : le féminisme, l’écologie, l’anticolonialisme et le communisme.

Contre toute évidence, il affirme que l’égalité entre les hommes et les femmes fait partie des valeurs de la France. Le féminisme institutionnalisé, instrumentalisé... est, autant dire, lessivé.

Dès son élection, il met en place le « grand-ministère-de-l’Environnement-et-du-Développement-durable » promu par Nicolas Hulot, et organise un Grenelle de l’environnement chargé d’intégrer ces questions à l’actif de la droite. Objectif : sortir l’écologie de tout enjeu politique. Out l’interpellation écologiste sur le mode de développement et la critique du libéralisme économique. Le 26 juillet, il se rend à Dakar, pour prononcer un discours écrit dans la langue grandiloquente de l’homme blanc qui conseille aux Noirs de se respecter et de prendre en charge leur destin. Il reprend les thèses de la colonisation positive. La réaction ne s’est pas fait attendre du côté des intellectuels africains. Silence côté France. Il vitrifie le communisme... et écrit l’histoire. Le 22 octobre, la République va offrir une sorte d’hommage national à Guy Môquet. La Résistance et le communisme ne peuvent s’accommoder de cette mise sous naphtaline. L’entreprise vise loin. Sarkozy revient par la fenêtre avec la volonté d’établir une vérité officielle de l’histoire de France. N’écrit-il pas à la ministre de la Culture : « L’école doit transmettre à tous les élèves les bases culturelles fondamentales leur permettant de connaître et d’aimer l’histoire, la langue et le patrimoine littéraire et artistique de notre pays : condition pour se sentir membres d’une même Nation » ?

Féminisme, écologie, anticolonialisme, communisme : par des discours et des actions emblématiques, Sarkozy s’attache à vider de contenu des engagements de l’après-guerre et de l’après-1968. Il appuie là où ça fait mal : ces mouvements peinent à redéfinir leur sens dans ce début de XXIe siècle (on lira sur l’enjeu de l’écologie politique l’analyse ici : http://www.regards.fr/article/?id=2961).

Sarkozy technicise la politique et légitime ses choix politiques par leur prétendue « efficacité ». Pour faire avaler l’amère pilule d’une idéologie bien à droite, il l’enrobe dans le sucre neutre de la « technique managériale ». Les mots comme les techniques utilisés pour conduire l’action du gouvernement puisent leurs sources dans l’univers de la grande entreprise. Il s’agit d’établir « un partenariat renouvelé et durable » entre le ministère de la Culture et celui de l’Education nationale ; il est désormais prévu de doubler les présidents d’université et directeurs d’institutions culturelles de « gestionnaires confirmés » ; les ministres doivent rendre des comptes au moyen de « tableaux de bord » mensuels ; les ministres sont doublés d’un conseiller spécial placé aux côtés du président, histoire de mettre chacun sous pression et tout le monde en concurrence. Pour que ce soit bien clair, François Fillon compare la France à une entreprise « en faillite ». Quarante ans après l’introduction des normes de la comptabilité privée dans le domaine des services publics, un pas de plus est franchi. Ces méthodes de gouvernement technicisent la politique, la naturalisent, installent au cœur de l’Etat une conception univoque de l’efficacité et posent que seule la compétition généralisée est la clé de l’efficacité.

Sur cette base, le gouvernement lamine le principe de solidarité de la Sécurité sociale, remet en cause l’indépendance des fonctionnaires protégés par leur statut, défait les régimes spéciaux de retraite, attaque le droit du travail, ratifie le protocole de Londres qui porte un coup à la recherche en français... Sans une vision du monde alternative, il ne sera pas possible de faire face. Dans la course à la stricte efficacité, indépendamment d’un débat sur les finalités, la gauche perd.

Par cette approche « pragmatique » Sarkozy peut même faire passer les mesures les plus réactionnaires et les plus inquiétantes. L’ADN, marqueur biologique, serait ainsi sollicité pour établir la filiation en cas de regroupement familial. Au travers d’une mesure présentée comme technique, il introduit une conception biologisante de la famille absolument contraire aux traditions humaines et à l’éthique. Cette biologisation du social est au cœur d’une approche de droite radicalisée. Elle s’était déjà fait entendre lors de la campagne sur les délinquants sexuels. Elle tend à désormais s’institutionnaliser.

Quatre mois de présidence permettent de mesurer l’ampleur du danger : il est social, politique, idéologique. Une rupture profonde est à l’œuvre. La résistance sur le terrain du social, nécessaire, ne suffira pas. Escompter des victoires politiques aux élections intermédiaires ne fera pas davantage le compte. La gauche est en devoir de reconstruire une vision du monde. Il lui faudra plus qu’invoquer ses fondamentaux. La lucidité de regarder les faiblesses de toutes les gauches, de s’atteler à reconstruire des réponses pour aujourd’hui, des propositions, des discours alternatifs, voilà l’urgence. Catherine Tricot

Paru dans Regards n°44, octobre 2007

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