Accueil > idées/culture | Par Arnaud Spire | 1er avril 2000

Sartre et le PCF : une pensée réfractaire à tout bilan

Peut-on, à notre époque encore, préférer "avoir eu tort avec Sartre qu’avoir eu raison avec Raymond Aron" ? Ce n’est pas dans ces termes datés et un peu galvaudés qu’il convient, à mon sens, de repenser l’histoire des rapports entre Jean-Paul Sartre et le Parti communiste français. Bien souvent ceux-ci ont varié et bien fou serait celui qui choisirait les périodes dites de "compagnonnage" contre les moments d’affrontements, ou vice versa. Les unes et les autres relèvent, pour Jean-Paul Sartre, d’un même parti-pris philosophique qui pourrait s’énoncer ainsi : quels que soient les déterminismes qui s’exercent sur un homme, celui-ci ou celle-ci n’en est pas moins essentiellement LIBRE. Il est responsable de ce qu’il est. Le "Je" ne saura qu’à la fin de son existence la "personne essentielle" qu’il a été.

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C’est au lendemain de la Libération que la relation entre l’intellectuel dont la renommée est déjà immense et le PCF devient de notoriété publique. Cela ne signifie aucunement qu’elle n’ait pas été précédée par quelques flirts et, bien sûr, quelques brouilles. Mais, du côté politique, tout commence par l’agacement qu’éprouvent certains dirigeants du PCF face à la séduction croissante exercée sur une partie de la société française, au lendemain de la Libération, par l’Existentialisme qu’ils considèrent comme "une Mode". En septembre 1947, le philosophe communiste Jean Kanapa publie un pamphlet intitulé "L’existentialisme n’est pas un humanisme" (1). Il y estime que "l’existentialisme tient le haut du pavé philosophique sur le trottoir de la bourgeoisie", qu’il "joue à la politique" et qu’il "critique sauvagement le marxisme". Il assimile sa démarche à la "démystification" opérée, vingt ans plus tôt, par un autre philosophe communiste, Georges Politzer, sur "le bergsonisme" qu’il désigne en 1929 comme la "fin d’une parade philosophique" (2). Selon Jean Kanapa, l’immédiat après-guerre est marqué par une sorte d’émulation. Tout le monde se prétend plus marxiste que les communistes et chacun se réclame de l’humanisme. Or, écrit-il, "dans le flirt marxiste, Sartre s’était engagé un peu à la légère". L’équipe de la revue les Temps modernes rectifie le tir.

Leur lecture de Marx les a convaincus d’être "marxistes et humanistes, comme tout un chacun exception faite des communistes" (page 14) : "Le sartrien est-il simplement un petit animal déjà démodé, rageur mais inoffensif, tapageur mais vain, ou mérite-t-il qu’on le rappelle à la décence politique ?" (page 51). La violence du ton employé par Jean Kanapa peut s’expliquer dans le contexte des débats d’une époque où le recours à l’insulte tient lieu d’argumentation, et surtout par rapport au fait que c’est à la filiation même des communistes français que Sartre s’en prend en leur déniant le titre de "marxistes". Sept ans plus tard, revenant dans le centième numéro de sa revue les Temps modernes sur ce qu’il appelle "l’opération « Kanapa’’" (3), il note la coexistence de différents points de vue sur le rapport entre les intellectuels et le communisme : "Raymond Aron dit que les intellectuels sont fascinés par le communisme, Mascolo [NDLR : alors compagnon de Marguerite Duras] dit qu’il n’y a pas d’intellectuel communiste possible, mais qu’il n’y a pas non plus d’intellectuel non communiste possible. Ils ne sont d’accord que sur un point : il faut éloigner les intellectuels du communisme (s’il faut les en éloigner, c’est donc qu’ils sont actuellement et effectivement attirés... Dont acte)... Mascolo, ajoute-t-il, a réinventé un marxisme à l’usage des bourgeois, tout entier réduit à une théorie des besoins, et dont une des conséquences est que les intellectuels doivent éclairer et guider le mouvement ouvrier". "Vieille histoire", s’écrie Sartre. Annie Besse lui répond dans le numéro 52 de la Nouvelle Critique : "Outre leurs responsabilités proprement politiques..., les intellectuels communistes sont invités à tenir le front qui leur est plus particulièrement réservé : celui de la pensée, de la science et de la culture." Jean-Paul Sartre dénonce l’amalgame en ces termes : "Vous pensez que l’intellectuel honnête et timide qui veut rallier votre parti a lu Marx ; il a donc appris que la bourgeoisie n’est pas tout d’une pièce, qu’elle comprend des milieux fort différents et que l’on y trouve de violents antagonismes, des conflits d’intérêt et, par voie de conséquence, des manières différentes de penser" (Situations VII, page 100). Doit-on parler ici, pour ce qui concerne le PCF, "d’occasion manquée" ? (4) Toujours est-il que Jean-Paul Sartre ajoute : "Nous ne songeons pas plus à entrer au PC que vous ne songez à nous y recevoir."

Il avait néanmoins publié, entre juillet 1952 et avril 1954, dans les Temps modernes, trois volumineux articles réunis plus tard en 300 pages denses et sans haine pour le PCF, dans Situations VI, sous le titre "Les communistes et la paix". Il y brocarde essentiellement ceux qui attribuent au PCF mille défauts dès lors qu’ils n’en sont plus. En fait, dès cette époque, on peut se demander si Sartre, dans son rapport au communisme, ne cherche pas surtout une raison de "penser contre lui-même". Dès 1952, il avait assisté au Congrès mondial de la paix à Vienne. Il n’ignorait rien des procès de Moscou. Cela ne l’empêcha pas de siéger à côté d’un certain Fadeev qui l’avait traité, quelques mois auparavant, de "hyène dactylographe". Devant l’accusation d’anticommunisme, proférée contre la représentation à Vienne de sa pièce les Mains sales, créée en 1948, il propose, dans le même temps, que celle-ci ne soit plus "mise en scène sans autorisation expresse du parti communiste du pays concerné" (5). Comment le père de l’existentialisme a-t-il pu transformer, en quatre ans, en un brûlot pro-communiste ce qui était considéré à l’origine comme une oeuvre anticommuniste ? Paradoxal ? Pas tant que cela, si l’on replace les "situations" dans leur contexte.

Sartre ne cherche pas à exprimer une pensée équilibrée. Il n’a pas pour but de provoquer le consensus. Bien au contraire. Il trouve, en 1953, des mots inoubliables pour stigmatiser l’exécution de Ethel et Julius Rosenberg : il fait du "mode de vie américain" un "mode de mort" ("American way of Death").

Les louanges excessives qu’il adresse à l’Union soviétique après y avoir été invité en 1954 : il va même jusqu’à affirmer que "la liberté de critique est totale en URSS" : seront considérées par lui, vingt ans plus tard, comme un gentil mensonge destiné à remercier ses hôtes : "Quand on vient d’être invité par des gens, on ne peut pas verser de la merde sur eux à peine rentré chez soi" (6). Remarquons encore que, s’il y a eu un intellectuel chez qui le rapport Khrouchtchev n’a pas semblé provoquer quelque indignation que ce soit, c’est bien Jean-Paul Sartre qui parlera à ce propos de la "franchise folle" de Khrouchtchev, compte tenu du niveau culturel de la population : "le résultat de cette affaire, déclare-t-il à l’Express du 9 novembre 1956, aura été de découvrir la vérité pour des masses qui n’étaient pas prêtes à la recevoir". A propos de l’intervention russe en Hongrie, il répondra plus tard à Michel-Antoine Burnier que "le choc Budapest" n’a pas été pour lui "l’occasion de manifester une rupture avec les communistes" (7). Il se pose même la question de savoir si "l’immaturité du peuple hongrois" ne l’a pas amené à choisir le pire. Cela ne l’empêchera pas d’écrire en 1970, dans une préface à Trois Générations d’Antonin Liehm, à propos du système soviétique qu’on "ne réparera pas la machine" et qu’"il faut que les peuples s’en emparent et la jettent aux rebuts". On ne saurait mieux manifester une lucidité dont les vertus anticipatrices apparaissent rétrospectivement évidentes.

A noter encore l’éloge funèbre de Maurice Thorez : qu’il a pourtant souvent critiqué dans d’autres "situations" : qu’il dicte le 12 juillet 1964 depuis Rome. Une fois de plus, l’émotion est au poste de commande (8).

Bernard-Henri Lévy pose, à propos de l’amitié entre Sartre et Castro, la question de savoir si "ce qui est vrai à Paris ne l’est plus à La Havane". Faut-il mettre en bilan d’un côté les "bontés" qui caractérisent Sartre "compagnon de route" et, de l’autre, les critiques : parfois cruelles : qu’il adresse au PCF, notamment à propos de sa retenue pendant la guerre d’Algérie et de son refus de valider, dans cette situation, le droit à la désertion ? Le lecteur aura compris que tel n’est pas mon point de vue. La diversité des situations dans lesquelles s’est trouvé Jean-Paul Sartre supporte mal d’être globalisée. En réalité, pour lui, la liberté n’a pas à être systématiquement restreinte avant même d’avoir eu l’occasion concrète de s’exercer.

Demeure une question, exprimée par Jean-Paul Sartre en Sorbonne, le 1er novembre 1946 (9) : "L’exercice honnête du métier littéraire" est-il compatible avec la politique du "communisme stalinien" ? La réponse ne fait pas de doute. N’est-ce pas cette déviance par laquelle la créativité humaine est mise sous le boisseau qui est, pour une part, responsable de ce que Sartre a finalement été tenu à distance du PCF par le PCF lui-même ? L’exercice de la liberté est un risque inévitable.

1. Jean Kanapa, l’Existentialisme n’est pas un humanisme. Collection Problèmes, Editions sociales. Paris, 1947.

2. Georges Politzer, la Fin d’une parade philosophique : le bergsonisme. Collection Libertés nouvelles, Editeur J-J. Pauvert. Réédité en 1967.

3. Jean-Paul Sartre, Situations VII", pages 94 à 105. Editions Gallimard, Paris 1980.

4. Jacques Chambaz, la Patience de l’utopie. La civilisation en question. Messidor/Editions sociales, Paris 1992. Page 147.

5. Cité par Bernard-Henri Lévy dans le Siècle de Sartre. Page 428.

6. Situations X, page 220. Cité par Annie Cohen-Solal dans Sartre, 1905-1980. Editions Gallimard, 1985.

7. Michel-Antoine Burnier, le Testament de Sartre, tome 2. Editions Orban. Paris 1983.

8. L’Humanité, 16 juillet 1964.

9. Jean-Paul Sartre, "La responsabilité de l’écrivain. Conférence prononcée en Sorbonne le 1er novembre 1946.

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