Accueil > politique | Par Marc Endeweld | 1er mars 2007

« Second Life ». Rencontres politiques du troisième type

Bizarre, bizarre... Entre coups de pub et convictions, des militants du FN et du PS ont investi l’univers virtuel Second Life sur Internet. Le nouveau militantisme passerait-il par un simple clic ?

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Ca commence sérieusement à se bousculer sur Second Life. En l’espace de quelques mois, ce monde communautaire virtuel en 3D sur Internet est devenu tendance. Comme on dit dans le milieu de la publicité, Second Life est un vrai « buzz ». Aujourd’hui, on compte en effet plus de 3,5 millions d’utilisateurs dans le monde (contre 300 000 en septembre 2006), pour l’essentiel des Anglo-Saxons. Mais les petits Français se rattrapent, passant de 20 000 à près de 200 000 en quelques jours. Campagne présidentielle oblige. Car si les grandes entreprises (Adidas, Toyota, American Apparel, IBM, Dior...) ont envahi cet univers virtuel spour y tester leur produits, les politiques et leurs militants se sont mis également à y faire campagne, à grand renfort de communiqués.

En France, le coup d’envoi a été lancé par le Front national qui y a ouvert un bureau virtuel permanent, l’initiative revenant à quelques militants du Front national jeunesse mosellan. Depuis, de nombreux participants à Second Life ont exprimé leur désaccord. Des avatars : c’est-à-dire les « doubles » représentant les internautes sous forme graphique dans l’univers : ont même organisé dès janvier des manifestations virtuelles devant le QG frontiste, au moyen de pancartes créées pour l’occasion avec une photo retouchée de Le Pen, affublé d’une petite moustache, et du slogan « Ban the FN out of SL ». Depuis, un groupe anti-FN, « FN out of SL », s’est même constitué. On se croirait presque dans la « RL » (Real Life)... Pardon, dans la vraie vie.

LIEU DE SOCIABILITE

Réel, virtuel, tout se mélange dans Second Life. Depuis la création de l’univers, les participants, s’ils payent une souscription, peuvent y construire des objets. Résultat, de nombreux éléments du monde réel y sont représentés. Plusieurs villes historiques sont ainsi reconstituées. On y trouve même le mont Saint- Michel ! Second Life n’est pas à proprement parler un jeu : il n’y a pas de mission à remplir ou de monstres à abattre. Une fois son avatar créé, le joueur est libre de se promener dans les décors construits par d’autres, « tchatcher » avec les résidents, faire du shopping, draguer... Les spécialistes du Net parlent de « lieu de sociabilité ».

L’INTRUSION POLITIQUE

Chose étrange, on aurait pu croire qu’à travers cet univers les internautes imagineraient d’abord un « autre monde », une nouvelle Utopie version XXIe siècle, mais jusqu’à présent, c’est le triomphe des « réalités économiques ». On commerce, on y spécule. Second Life a même sa propre monnaie locale : le Linden dollar qui peut être échangé contre de vrais billets verts ! Décidément, ça ne rigole plus sur Second Life. A tel point que l’Armée de libération de Second Life (Second Life Liberation Army : SLLA) réclame la mise en place d’un système de gouvernement fondé sur le suffrage universel, et multiplie les « opérations militaires », notamment contre des magasins virtuels. On le voit, la virtualité est loin de susciter l’imaginaire des humains...

En attendant, on ne compte plus dans Second Life les intrusions de la politique du monde réel. Le 31 août 2006, l’ex-gouverneur de Virginie, le démocrate Mark Warner, était interviewé devant un parterre d’avatars par Wagner James Au, écrivain de San Francisco qui couvre l’actualité de Second Life depuis quatre ans dans son blog. En novembre, quatre membres du Parlement néerlandais ont réalisé une conférence de presse sur la place d’Amsterdam reconstituée, dans le cadre de leur campagne législative. Plus sérieux encore, la Suède a l’intention d’y ouvrir une ambassade officielle ! Interrogée par le gratuit Metro, Ségolène Royal explique : « Second Life est bien plus préparé pour le monde de demain que la France, malheureusement. »

MILITANTS DU VIRTUEL

Mais quand, en décembre dernier, un joueur s’amuse à pasticher Ségolène Royal en créant un avatar appelé « SuperSégo », Vincent Feltesse, secrétaire national au PS chargé des nouvelles technologies, souligne alors que le PS n’a pas l’intention d’ouvrir un bureau dans SL car si « l’Internet est certes un outil marketing, il ne faut pas que la fascination pour le high tech affaiblisse et dévalorise le discours politique ». Mais depuis, un lieu de soutien à la candidate a été créé dans le jeu par des militants et sympathisants de la « ségosphère ». Après réflexion, le PS a finalement décidé de l’inclure dans le réseau Désirs d’avenir. Les initiateurs ont même eu droit aux honneurs de Mme Royal : « Je suis heureuse d’inaugurer le 748e comité Désirs d’avenir sur Second Life. J’inaugure donc ce magnifique bâtiment qui vient d’être construit avec les normes haute qualité environnementale. » A première vue, la candidate socialiste semble s’être prise au jeu... Et Vincent Feltesse nous explique qu’« il est nécessaire « d’habiter »tous les lieux de débats possibles ».

Depuis, cinq débats participatifs y ont été organisés autour de questions liées à Internet. Sur place, l’avatar Trebor Luke, un des fondateurs du comité, nous raconte : « Désormais, on compte entre

15 000 et 20 000 visites par jour. Ici, c’est le café du commerce mais c’est aussi des échanges sérieux avec des gens de tous horizons. » Et qui est à l’origine du projet ? « Au départ, précise-t-il, il y a six personnes dont un habitué du Net et un web- marketeur... Nous sommes d’abord des militants de Désirs d’avenir avant d’être militants PS, donc notre engagement est récent, même si nous connaissons bien le monde associatif. » Contrairement aux idées reçues, ces militants d’un nouveau genre ont « entre 40 et 50 ans ». L’avantage de Second Life par rapport à un traditionnel forum de discussion ? « C’est un univers immersif. Cela change l’approche de la discussion. On voit de « vraies »personnes. » Nous voilà prévenus. En tout cas, on n’en saura pas plus, l’anonymat est de rigueur sur SL : « Nous sommes militants du virtuel, alors nous ne souhaitons pas faire connaître nos vrais noms », conclut Trebor Luke. Mais mi-liter virtuellement est loin d’être de tout re-pos, comme en témoigne un au-tre avatar, Stéphane Deschanel : « Depuis que je suis là, je dors très peu, de l’ordre de trois heures à six heures par nuit. Beaucoup de Français de l’étranger nous rendent visite. Ils tombent donc en pleine nuit et nous débattons parfois deux heures. » Pour tous ces fans de Ségolène, la victoire se joue sur le Net.

SONDAGES EN TEMPS REEL

Mais selon Thierry Vedel, chercheur au Cevipof, spécialiste en communication politique et démocratie électronique, « le Web aura une influence faible sur le vote. Une récente enquête de l’Ifop permet de relativiser l’impact de la toile : 15 % des internautes consultent des sites politiques, et seulement 10 % lisent des blogs politiques. Ces internautes ont un profil atypique, peu représentatif de la population électorale : très nettement masculins, diplômés de l’enseignement supérieur et très politisés. Les électeurs concernés par la campagne en ligne ont déjà des convictions affirmées ». Mais pour Benoît Thieulin, responsable Internet de la plate-forme Désirs d’avenir, l’essentiel est ailleurs : « Les sondages n’offrent pas une telle richesse de témoignages. En fait, ça ressemble davantage à un sondage qualité mais en temps réel, en continu, avec

10 000 personnes. C’est cela précisément que nous permet Internet de manière révolutionnaire. » Laissons la conclusion à la candidate : « Cette campagne sera participative, joyeuse, innovante et numérique. »

M.E.

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