Accueil > monde | Par Françoise Amossé | 1er juin 2000

Social- démocratie des résultats en dents de scie

C’est sous le double constat, issu de résultats électoraux nationaux mais aussi européens, que se lit désormais l’état de santé des partis se réclamant du courant réformiste. Objet d’une recomposition politique qui se cherche dans la douleur, celle d’un social-libéralisme européen aux ambitions encore non fédérées.

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A situations électorales contrastées, réponses nationales, certes. Mais c’est du point de vue idéologique et politique qu’il faut sans doute revenir sur les raisons de ces résultats en "dents de scie". Des résultats qui ne conduisent pas à conclure, loin de là, à un quelconque déclin de la social-démocratie mais invitent à cerner les difficultés qu’elle rencontre à choisir les termes d’un réformisme d’un genre nouveau. L’activité politique tous azimuts d’un Tony Blair est significative de ces louvoiements. D’un côté il tente de poser, avec l’allemand Gerhard Schröder, de la famille social-démocrate traditionnelle, les rails d’une "troisième voie"... Puis de l’autre côté, il affiche, au sommet de Lisbonne ses bonnes relations avec le conservateur Aznar, ou encore, avec Bill Clinton et Romano Prodi, s’essayant à fonder une "internationale" centriste. Les écueils du réformisme contemporain sont visibles : les partis sociaux-démocrates au pouvoir dans les pays européens doivent ajuster des projets de "réforme", certes, mais aux contenus modifiés, en composant avec les impératifs du marché, tout en tenant compte des modifications sociologiques importantes de leur électorat traditionnel.

Réformisme, confluences et controverses

On est loin en effet, du temps : début du siècle : où l’émergence de ces partis, ancrés dans une base populaire large, effrayaient les pouvoirs en place. Loin du temps également où les débats sur "plus ou moins de marxisme" les cantonnaient au rôle d’opposants. L’esprit de réforme s’impose désormais aux partis socialistes-mêmes qui se réclament tous du réformisme, par un rapprochement pour lequel la concrétisation de la construction européenne n’est pas étrangère. Celle-ci a manifestement contribué à accélérer et diffuser le mouvement (1).Pour autant, les controverses internes sont loin d’être closes. "Si le triomphe du réformisme semble total, l’impression est fallacieuse pour deux raisons au moins : d’abord, parce qu’il suscite de vifs débats parmi les sociaux-démocrates. Ensuite, parce qu’au moment précis où les acteurs politiques ne cessent de se référer au réformisme, celui-ci est entré dans une crise profonde dont il faut mesurer la portée" (2).

SPD en convalescence électorale et crise du syndicalisme

Sous l’apparente tranquillité dont bénéficie actuellement le SPD, Heinz Bierbaum ne voit qu’un répit (3) : "Il est certain que les mauvais résultats aux dernières élections régionales ne laissent pas le SPD serein et il ne faudrait pas se penser sorti d’affaires après les succès récents dans le Schleswig-Holstein et en Rhénanie-Nord-Westphalie. Ceux-ci tiennent beaucoup à la crise qui secoue la CDU". Un SPD en "convalescence électorale", qui vit en profondeur les changements de contenus des programmes de réformes : "La politique dite de « modernisation » du chancelier semble non seulement superficielle à ses électeurs habituels mais également bien éloignée des valeurs fondamentales de la social-démocratie". Une crise qui ne s’arrête pas au parti politique puisqu’elle touche également le traditionnel partenaire dans la cogestion, le syndicalisme, "dont la base s’effrite. Or, avec un processus à la Blair-Schröder, on s’éloigne de la base, on perd en capacité politique, sans gagner sur d’autres domaines décisifs. Schröder l’a d’ailleurs immédiatement payé cher (4)". Comme le suggère la sagesse populaire, il faudrait bien se méfier de l’eau qui dort. Et de conclure : "Il manque à la social-démocratie un concept politique convainquant. C’est son principal problème."

En bref, en Allemagne comme dans les autres pays européens, le paradoxe réside dans ce que de bons résultats électoraux, ou de bons potentiels, ne peuvent dissimuler la persistance d’une hégémonie conservatrice et néo-libérale en Europe. Austérité, coupes dans les dépenses publiques, hausse de la pression fiscale, privatisations, en se droitisant, la gauche social-démocrate est entrée dans... le rouge et le projet socialiste connaît effectivement quelques ratés.Malgré le sommet de l’Europe rose, en janvier 1999, à Milan, au cours duquel avait été adopté un Manifeste commun, soulignant les convergences, le projet réformiste européen commun n’a pas vu le jour. Bien au contraire. Quelques mois plus tard, deux pôles se constituaient, dont les différences ne sont pas seulement visibles dans les gestions nationales. Toutes les rencontres européennes en portent désormais la marque. Il y aurait désormais, d’un côté, un modèle à la française, et d’un autre, un autre, voire d’autres modèles. Mais le(s) quel(s) ?

Lisbonne, marche-arrière sous la houlette du couple Aznar-Blair

Sur le plan national, l’expérience française des 35 heures, aussi perfectible soit-elle, sera restée lettre morte pour nos voisins, ce qui incite à parler du "cas français". Sur le plan européen, après Pörtschach, Luxembourg, où des objectifs chiffrés de créations d’emplois avec obligation de résultats avaient été établis, à l’initiative française, Lisbonne fait machine arrière, sous la houlette du couple Aznar-Blair. Un rapprochement que n’a pas manqué de critiquer Jacques Delors quand il se réduit à un "slogan, « Libérons les activités et les individus pour qu’ils puissent créer », mais c’est tout". Une hérésie doctrinaire, selon lui, au moment où tout le monde parle de "trouver un nouveau compromis entre le marché et les régulations par la loi et par les interventions des institutions publiques". Nouvelle lézarde dans l’édifice social-démocrate européen.

La conversion au "réalisme", les tentatives de fondation d’un centre radical et réformateur, la substitution du workfare au welfare state (5), toute cette philosophie générale d’une "troisième voie" aurait-elle de beaux jours devant elle, en tant que "proposition la plus stimulante qui ait été faite pour une synthèse entre responsabilité collective et responsabilité individuelle" (6). Pour l’instant, elle génère quelques contradictions qui déboussolent régulièrement l’électorat, national ou européen.

Car les partis sociaux-démocrates ne sont pas que des "machines" électorales. Ils ont aussi leur histoire, leur culture politique. Même si leur centre de gravité électorale s’est déplacé, si leur érosion parmi les jeunes et dans les classes populaires s’est confirmée, ils demeurent redevables d’une certaine idée de la politique. Or, il se trouve que, basé sur le compromis avec le syndicalisme, l’Etat-providence, une économie de régulation, le modèle social-démocrate traverse avec difficulté ce changement d’époque, celle de la mondialisation capitaliste, à haute plus-value financière et spéculative : et de plus en plus désavouée. Les social-démocraties se heurtent chacune à leur manière à divers obstacles historiques tout en ayant devant elles le chantier d’un progressisme nouveau à inventer.

Lisibilité politique brouillée pour une partie de l’électorat

A quoi tiennent, dès lors, les difficultés de ces partis : dont l’abstention n’est pas la moindre : aux élections nationales ou européennes ? A des particularismes nationaux sans doute, mais surtout à une crise identitaire du modèle réformiste contemporain dont la lisibilité politique demeure brouillée pour une partie de l’électorat. Plus généralement, la tentation social-libérale de ces forces gêne la construction d’une alternative progressiste claire à l’échelon local, comme dans sa dimension européenne. Faut-il renoncer à celle-ci ou considérer qu’elle rend d’autant plus urgentes, avant toute chose, des convergences de travail sur des points sensibles, comme la démocratisation des institutions européennes et des avancées sociales, en matière de droits, qu’attendent les opinions publiques ?On le voit : les sociaux-démocrates multiplient les initiatives, changeant de champs à l’occasion : la proposition récente d’Europe fédérale des Allemands Schröder et Fischer entre dans cette catégorie. Qui a intérêt à s’y précipiter ? Compte-tenu des contradictions évidentes de la situation, la voie n’est-elle pas plutôt ouverte à des initiatives audacieuses de réformes qui sortiraient l’Europe du dilemme : social-libéralisme ou libéralisme tout court ?

1. Alain Bergougnioux, in Vingtième siècle, revue d’histoire, janvier-mars 2000.

2. Marc Lazar, la Gauche en Europe, Seuil.

3. Directeur de Info-Institut intervenant dans la rencontre européenne du sénat, les 7 et 8 mai, organisée par Espaces marx et le cercle Condorcet, bierbaum@info-htw.uni-sb.de

4. Regards, Juillet 1999.

5. Viviane Forrester, Une étrange dictature, Editions Fayard

6. Jacques Delors, le Monde du 3 mai

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