Accueil > politique | Par Marie Bonnard | 1er décembre 2006

Sondages addiction

Les sondages sont-ils un pilier de la démocratie ou des outils de manipulation ? Ces instruments qui mesurent l’opinion publique donnent au citoyen l’accès à l’information mais deviennent des armes redoutables de séduction dans la construction d’une candidature.

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Près de trois sondages sont publiés chaque jour en France. L’élection présidentielle qui approche exalte encore cette profusion et engendre parfois de drôles de contradictions. Il n’est pas rare que deux sondages parus le même jour dans deux médias différents annoncent Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal tout deux vainqueurs. Qu’en est-il, dans ce contexte, de la valeur démocratique des sondages ? Sont-ils pour les citoyens un outil indispensable, qui les éclaire, ou participent-ils au contraire d’une perversion de la démocratie ?

Le sondage est un outil quantitatif, dont le rôle est de mesurer l’opinion d’une population au travers d’un échantillon représentatif. Des chiffres, et encore des chiffres... qui prolifèrent inexorablement. Alain Garrigou (1), auteur de L’Ivresse des sondages, en vient à évoquer une véritable « « sondomanie », cette irrésistible propension à chercher des réponses là où il y a de la lumière, en l’occurrence dans les chiffres et les pourcentages ». Mais d’où provient cet engouement pour les sondages ? Pour Stéphane Rozès, directeur de l’institut CSA, il tient au rôle central que joue la politique. « Etre Français signifie se mettre d’accord sur une représentation du souhaitable, indépendamment d’un contenu différent pour chacun selon ses intérêts. L’Etat-nation français est une construction qui unifie la société, chacun regardant dans la même direction, qu’il soit alsacien ou breton. » Les sondages sont l’expression de cette « opinion publique ». Selon lui, la faiblesse des assemblées représentatives en France contribue également à faire des sondages un moyen unique de savoir ce que pense la population. En les relayant allègrement dans le but de vendre du papier, les médias offrent aux sondages un support, une légitimité, les font circuler et amplifient ainsi leur pouvoir d’influence. Car les sondages, en conditionnant le regard des électeurs sur les candidats, tiennent un rôle important dans la construction de leur opinion politique. On ne considérait pas Ségolène Royal avec le même intérêt avant qu’elle ne caracole en tête des sondages.

Le pouvoir des sondages de révéler l’état de l’opinion en a fait des instruments aux mains d’hommes politiques qui s’y accrochent pour renouer avec l’électorat. Pour Alain Garrigou, « les impératifs du succès politique ont créé chez eux une véritable addiction ». « Les sondages ont pris le relais des relations de proximité, du contact sur le terrain local, qui prévalait lors des campagnes électorales depuis le XIXe siècle. Le mode de connaissance de l’opinion que sont les sondages interdit de postuler qu’elle est avec soi et pousse plutôt à prétendre être avec elle. » Les sondages permettent aux hommes politiques de plaire, en ne disant aux électeurs que ce que ceux-ci ont envie d’entendre, sans avoir à réfléchir aux problèmes de fond. « Le calcul oriente plus l’action que la conviction et le volontarisme politique s’en trouve d’autant plus diminué », note Alain Garrigou. Combien d’hommes politiques sont-ils capables de résister à l’envie de plaire pour défendre des convictions impopulaires ? Selon le sociologue Patrick Champagne, « les thèmes des campagnes électorales doivent désormais beaucoup aux spécialistes en communication, qui cherchent à séduire les électeurs au risque de populisme, et ce à droite comme à gauche. (...) La politique se mue en marketing, au détriment des idées et des programmes. » Les sondages sont pour lui des « outils de manipulation ». « Mais les discours sont plus faciles à manipuler que la réalité, précise-t-il. Les sondages permettent aux hommes politiques de savoir quoi dire pour aller dans le sens de l’opinion dominante, mais ils participent par là même au rejet futur des électeurs, qui se sentent par la suite floués par des promesses non tenues. »

Trop souvent les sondages sont utilisés comme argument imparable pour couper court au débat. Ségolène Royal est vue comme la mieux placée pour battre Nicolas Sarkozy ? La voilà qui fièrement s’y accroche pour imposer sa candidature à l’investiture socialiste. De même Nicolas Sarkozy, dont les choix stratégiques ne se voient justifiés que par un argument systématique : « l’important est que l’opinion me donne raison. » En restreignant le débat, les sondages participent à une mutation de la démocratie. A un déclin ? Pour Alain Garrigou, « les sondages d’opinion ont fortement perverti la démocratie par le rôle invraisemblable qu’ils jouent dans les décisions de politique publique ». D’autres semblent le penser, au vu de la part de plus en plus importante des citoyens qui refusent de répondre aux sondeurs.

Représentativité

Voilà qui pose la question de la représentativité de ces sondages. Lorsque deux sondages publiés le même jour affichent des résultats contradictoires, on peut se demander ce qu’il en est de leur fiabilité. Tout dépend en fait de la façon dont la question est posée. Car les sondages orientent les réponses, les réduisent et éventuellement les déforment, pour les faire entrer dans des catégories préexistantes, ce qui peut engendrer des résultats réducteurs, voire erronés. Pour Patrick Champagne, « ces enquêtes ne recueillent pas des opinions, mais des réponses à des questions d’opinion ». Et ces réponses dépendent de données sociologiques. Certains sondés ne répondent pas honnêtement aux enquêteurs, par timidité, honte ou désir de plaire.

C’est pourquoi les instituts de sondage retouchent ces résultats, pour les rendre plus proches de la réalité. Pour Stephane Rozès, « c’est une bonne chose qu’il existe en France différents instituts de sondage, car la concurrence les incite à être toujours plus rigoureux, à fournir des chiffres plus précis et des commentaires plus affûtés ». Il existe en outre une Commission des sondages chargée de veiller à l’honnêteté des enquêtes. Les instituts ne prétendent pas délivrer des pronostics. Le fait est que 20 à 22 % des Français ne se déterminent que dans les derniers jours avant le vote, et entre 15 et 18 % (2) la veille. C’est ainsi qu’en 1995, tout le monde a cru jusqu’au bout à une victoire de Balladur... jusqu’à ce que les indécis ne se prononcent. Comme l’affirme Stéphane Rozès, « l’unique prétention du sondeur est de délivrer une information, et ce sont les médias qui la relaient qui peuvent la pervertir ». Dans le principe, les sondages sont pour lui une aide à la démocratie, en ce qu’ils donnent au citoyen l’accès à l’information. C’est dans l’utilisation qui en est faite que peuvent se produire digressions et perversions. Il est nécessaire de relativiser la portée des sondages. Ils ne sont pas des indicateurs fiables d’une réalité solide. La réalité est au contraire très fluctuante, comme le démontreront les mois de campagne présidentielle à venir, et les sondages n’en sont que des instantanés. Stéphane Rozès nous rappelle le message que tous les instituts s’échinent à faire passer : « Ce que les sondages proposent n’est pas un pronostic, mais un rapport de forces. (...) Ils permettent de comprendre, d’évaluer l’état de la société, et pour celui qui a assimilé les quelques fondamentaux du pays, de pressentir ce qui va se produire. » Ils sont un outil utile de connaissance et d’appréhension, mais en abuser peut s’avérer dangereux. Leur influence sur les électeurs a, de toute façon, selon Stéphane Rozès, « des effets contradictoires ». « Ils peuvent entraîner les électeurs à voler au secours de la victoire tout comme à aller repêcher le candidat donné perdant. Les instituts n’ont jamais pu définir de loi sur le sens de l’influence qu’ils ont sur les citoyens. » Lesquels citoyens ne se conduisent pas comme des consommateurs. « Les Français ne sont pas des moutons de Panurge. Ils se sont depuis longtemps aperçus de la différence entre les promesses et les réalisations. » M.B.

1. Agrégé d’histoire et de sciences politiques, auteur notamment de L’Ivresse des sondages, éditions la Découverte, 2006, des Elites contre la République, La Découverte, 2001, et de L’Histoire sociale du suffrage universel en France, 1848-2000, Points Seuil, 2002.

2.Selon CSA.

A lire

  • Patrick Champagne, « En finir avec les faux débats sur les sondages », sur le site d’ACRIMED (acrimed.org), le 11 octobre 2006
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