Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 14 juillet 2010

Sous le Mondial, les défis de l’Afrique du Sud

En accueillant la 19e Coupe du monde de football, l’Afrique du Sud confirme son statut de première puissance continentale revendiqué par ses dirigeants. Mais les inégalités sociales persistent, et les comptes du passé ne sont pas tous soldés. Des enjeux sociaux à régler sans attendre, si le pays veut intégrer la catégorie des pays émergents à l’échelle mondiale.

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L’Afrique du Sud dans la cour des grands ? «  Le rôle attribué au pays à l’occasion de cette Coupe du monde est assumé par les responsables sud-africains. Il colle avec leur volonté de se placer dans le contexte africain et d’y être une avant-garde, qui défend les couleurs du continent. Mais la population, ou même le milieu universitaire, sont bien plus ambivalents sur ce sujet ... », répond Laurent Fourchard, chercheur au Centre d’étude sur l’Afrique Noire (CEAN) de Bordeaux et co-rédacteur en chef de la revue Politique africaine .

En lui octroyant, en mai 2004, l’organisation du Mondial, la Fifa a conforté dans ses ambitions un pays qui, depuis la fin du régime d’apartheid (1989-92), et l’élection de Nelson Mandela (1994), se veut l’incontournable puissance africaine du xxie siècle. Forte d’un immense territoire où vivent 49 millions d’habitants, l’Afrique du Sud dispose de ressources minières considérables et d’infrastructures routières, industrielles, agricoles et touristiques sans équivalent sur le continent. Accueillant dans la seule province du Gauteng (Pretoria-Johannesburg) 350 des 500 sièges sociaux des plus grandes entreprises d’Afrique et concentrant un tiers du PIB de l’Afrique subsaharienne, elle en est d’ores et déjà la première puissance économique.

Violences xénophobes

Dès le début de son premier mandat en 1999, Thabo Mbeki a voulu donner une dimension stratégique à cette réalité. Arrivant après Mandela dont l’essentiel de la tâche avait été la mise en œuvre de la « réconciliation nationale », Mbeki a inauguré le concept de « renaissance africaine ». Côte d’Ivoire, Grands Lacs, Zimbabwe..., il s’est avancé en médiateur dans de nombreux conflits. Un activisme diplomatique qui, sans recueillir de succès éclatant, a confirmé que l’Afrique du Sud entendait être le moteur du renouveau africain (1).

Cette ambition, scrutée avec attention par les observateurs étrangers, n’obnubile pas, loin s’en faut, la population et une bonne partie des élites critiques du pays. Présent à Johannesburg pour quelques mois, l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, joint par téléphone, confirme cette différence d’appréciation, à l’occasion de la Coupe du monde : «  Les populations rurales, celles vivant dans les coins reculés ou les townships, ne se sentent pas du tout investies de la mission de représenter le continent ?! Au contraire, j’ai même le sentiment que les décennies d’apartheid ont forgé chez beaucoup de Sud-Africains une perception très distanciée du reste de l’Afrique ... ». Les violences xénophobes qui, au printemps 2008, ont visé les migrants installés dans les faubourgs populaires, en attestent : la société sud-africaine n’est pas toute entière sur le registre du voisinage fraternel...

«  Du côté des universitaires et des intellectuels, beaucoup ont dénoncé la forte charge que représente cette Coupe du monde pour l’économie du pays  », rajoute Laurent Fourchard. De fait, en investissant 5,6 milliards d’euros pour organiser l’évènement, le gouvernement a certes parié sur ses retombées à long terme mais aussi pris le risque de nourrir les critiques.

Cinquante meurtres par jour

Car beaucoup considèrent qu’il y a en Afrique du Sud des chantiers un poil plus urgents que la rénovation des stades. Vu de l’étranger, la lutte contre la criminalité fait figure de priorité. Un chiffre a été ressassé par les médias depuis des mois : avec une moyenne d’environ 50 meurtres par jour, l’Afrique du Sud est l’un des pays les plus dangereux au monde. Une vérité à nuancer : un rapport de l’Institut sud-africain des relations raciales a récemment révélé qu’en quinze ans, le nombre de meurtres a chuté de 30 % dans le pays (2). Surtout, une lecture plus fine de ces statistiques montre, sans surprise, qu’environ 80 ?% de ces crimes sont commis entre connaissances, et pour la grande majorité d’entre eux dans les quartiers pauvres.

Autant dire que cette question de la criminalité, si elle a beaucoup été mise en avant à l’approche du mondial : permettant au passage de faire fructifier le business de la sécurité :, renvoie surtout à celle des inégalités sociales. Qui reste, et de loin, le véritable problème de l’Afrique du Sud. En septembre dernier, un rapport a révélé que si la pauvreté y a reculé au cours des quinze dernières années (le taux de personnes vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 31 à 22 % de la population), la croissance soutenue du pays a, dans le même temps, surtout profité aux riches : au classement du coefficient de Gini, l’Afrique du Sud figure aujourd’hui parmi les dix pays les plus inégalitaires au monde (3).

Avec une population composée de presque 80 ?% de Noirs (environ 39 millions de personnes), un peu plus de 9 % de Blancs (4,5 millions de personnes), 9 % de Métis et 2,5 % d’origine asiatique, ces inégalités restent largement calquées sur les catégories raciales héritées de l’apartheid. Alors que, depuis 1992, le revenu mensuel moyen des Noirs a augmenté de 37,3 %, celui des Blancs, sur la même période, a progressé de 83,5 %. Les derniers chiffres officiels du chômage donnent un taux de 29,7 % dans la population active noire tandis qu’il n’est que de 6,1 % chez les Blancs (4). Quant au virus HIV, qui reste un fléau majeur dans la société sud-africaine, son taux de prévalence tournant autour de 18 % concerne avant tout les Noirs et, dans une moindre mesure, les « coloured » (métis). Soit au final, une réalité assez éloignée de la fable de la « nation arc-en-ciel »... L’assassinat, le 3 avril dernier, d’Eugène TerreBlanche, vieux raciste ayant incarné la persistance d’un rêve de suprématie blanche dans l’Afrique du Sud post-apartheid, a d’ailleurs démontré que le passé était loin d’être digéré.

Pour autant, rappelle Laurent Fourchard, «  il faut se souvenir de ce qu’a été le compromis historique de l’ANC qui, lorsqu’elle a pris le pouvoir, a accepté, pour favoriser la réconciliation, de ne pas toucher aux biens et à la propriété blanche du pays. Cela a notamment empêché une redistribution équitable du foncier  ».

Rejoindre les pays émergents

C’était le prix d’une transition sans violence. Mais cette question de la terre est emblématique dans un pays où, sur 122 millions d’hectares cultivés, environ 80 le sont encore par les seuls Blancs. Reste à la traiter correctement : au Zimbabwe voisin, ces dix dernières années, les redistributions de terre ont été menées à la truelle démagogique par un Mugabe surtout soucieux de gaver ses obligés. Conséquence, le pays est passé du rang de grenier à blé de l’Afrique australe à celui de client majeur du Programme alimentaire mondial... Les dirigeants de Pretoria n’ont donc peut-être pas eu tort, dans cette affaire, de faire preuve de patience et de discernement.

Sauf que le temps presse. Presque vingt ans après la fin de l’apartheid, la société, qui reste profondément empreinte de son passé ségrégationniste, aspire à plus de justice et d’égalité.

La jeune république sud-africaine parviendra-t-elle à répondre à ces attentes tout en s’élevant, au plan international, jusqu’à être le premier pays d’Afrique à rejoindre les pays dits émergents des Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) ?? Les deux défis sont de taille. Mais malgré le tournant libéral de l’économie survenu au terme du premier mandat de Mandela, l’Etat sud-africain reste dans les mains d’une ANC dont « l’idéologie à dominante marxiste » : qui semble attrister le rédacteur de la fiche pays sur le site du Quai d’Orsay : garantit un minimum de politique redistributive. «  Il faut aussi noter ce qui fonctionne , plaide Laurent Fourchard. En quinze ans, on a vu émerger dans ce pays une classe moyenne noire, qui compte aujourd’hui entre 4 et 5 millions de personnes ? ; la presse est indépendante et met les affaires de corruption, qui sont récurrentes, sur la place publique ? ; des efforts importants ont été menés pour le logement des plus pauvres... Certes, il y a encore à beaucoup faire mais n’oublions pas que l’Afrique du Sud revient de loin . »

Emmanuel Riondé

 [1](2) Selon les chiffres de cette organisation (South African Institute Of Race Relations, www.sairr.org.za), 18 ?148 personnes ont été assassinées en 2008-09 contre 25 ?965 en 1994-95.

(3) Le coefficient (ou indice) Gini note 0 le pays où les richesses seraient réparties de façon parfaitement équitable et 1 celui où toutes les richesses seraient dans les mains d’un seul.

(4) Selon un rapport de Statistics South Africa (www.statssa.gov.za) du 5 mai 2010 qui donne le taux de chômage en Afrique du Sud à 25,2 %. A noter que ces chiffres ne comptabilisent pas ceux qui ont renoncé à trouver un emploi et vivent du secteur informel. En en tenant compte, selon des estimations crédibles, le taux de chômage réel du pays serait supérieur à 40 %.

Notes

[1(1)Lire La nouvelle Afrique du Sud face à la mondialisation : les défis globaux d’une puissance africaine de PierrePaul Dika, l’Harmattan, 2008.

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