Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er décembre 2009

Souveraineté alimentaire. A quand la fin de l’hypocrisie ?

Plus d’un milliard d’êtres humains sont sous-alimentés. Les dirigeants de la planète assurent être très préoccupés par cette situation, sans jamais remettre en cause leurs politiques. Entretien avec avec Ambroise Mazal du CCFD-Terre solidaire.

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L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde en 2009 a été rendu public par l’organisme de l’ONU, Food and Agriculture Organisation (FAO), le 14 octobre dernier [1]. Ce rapport, précédant d’un mois le sommet mondial sur la sécurité alimentaire qui devait se dérouler à Rome du 16 au 18 novembre, est le dixième du genre depuis 1996. Il indique que, bien avant les crises alimentaire et économique de ces deux dernières années [2], le nombre de personnes souffrant de la faim progressait depuis une dizaine d’années. En 2009, 1,02 milliard de personnes sont sous-alimentées : 1 être humain sur 6 : dont 642 millions en Asie-Pacifique et 265 millions en Afrique subsaharienne. La FAO alerte sur le fait que la réduction de ce nombre à moins de 420 millions d’ici 2015, objectif majeur du Sommet mondial de l’alimentation, ne pourra être réalisée si la tendance actuelle se poursuit. Elle préconise notamment un réinvestissement massif du secteur agricole et, pour pallier les besoins des plus vulnérables à court terme, la mise en place de filets de sécurité. Ambroise Mazal, chargé de mission sur la souveraineté alimentaire au CCFD-Terre solidaire, qui faisait partie de la délégation française au sommet de Rome, en novembre, nous livre son analyse.

Une fausse fatalité

« La situation actuelle n’est certainement pas une fatalité, c’est un scandale politique. Et elle représente avant tout l’échec d’un modèle libéral qui n’a cessé de s’étendre aux pays en développement. Trois étapes marquantes ont concouru à cet échec : d’abord l’obligation faite à ces pays, avec les Plans d’ajustement structurel du FMI, de procéder à un retrait de l’Etat dans les politiques publiques. En Afrique subsaharienne, où de grandes parties des populations essaient de survivre de l’agriculture, la part des budgets des Etats consacrée à l’agriculture est aujourd’hui en moyenne de 4 %, bien moins que dans les pays de l’hémisphère Nord où elle avoisine plutôt les 15 %. Ensuite, en incluant en 1994 l’agriculture dans le commerce mondial, l’OMC a mis en concurrence des Etats pauvres avec les grandes puissances agricoles mondiales. Enfin, la dérégulation des marchés - fin, dans les années 1980, des initiatives onusiennes qui, en réunissant les différents acteurs, permettaient de garantir une certaine stabilité du marché et fin des stocks publics - a conduit à plus d’incertitudes sur les prix, ce qui a toujours constitué un facteur très négatif pour la production agricole. »

Des solutions existent

« Sur la question de la faim, les réponses sont non seulement connues de longue date, mais à portée de main. En premier lieu, il faut remobiliser des ressources pour l’agriculture et la sécurité alimentaire. La part de l’Aide publique au développement des pays riches dédiée à l’agriculture des pays pauvres est passée de 17 % en 1981 à 3,5 % en 2006... Il faut réinvestir dans l’agriculture des pays en développement, avec un retour de l’Etat dans le secteur. Permettre à ces pays de se protéger et de mettre en place des politiques publiques. Les pays du Sud eux-mêmes doivent se mobiliser. En 2003, à Maputo, au Mozambique, les Etats africains s’étaient engagés à consacrer 10 % de leurs budgets nationaux à l’agriculture. Six ans plus tard, on en est encore loin. Ensuite, il faut diriger ces investissements vers ceux qui en ont besoin : les petits producteurs, les secteurs de l’agriculture familiale et vivrière. Et non pas, comme le fait actuellement le Brésil, se lancer dans l’agriculture industrielle et d’exportation. Aujourd’hui, 60 % des personnes qui ont faim dans le monde sont des petits producteurs : ce sont eux qu’il faut aider. Une politique qui ne ciblerait pas ces populations serait vouée à l’échec. Bien entendu, cela exige de remettre en question les intérêts des lobbys agro-industriels. C’est donc bien une question de volonté politique. Enfin, il est nécessaire de revoir de manière globale la gouvernance mondiale. On est aujourd’hui dans une situation où nombre d’organisations internationales, loin de travailler ensemble, se contredisent franchement ! Les politiques préconisées par la FAO et l’OMC sont totalement opposées... Il faut donc d’urgence réviser les règles du commerce mondial et redonner un cadre et une cohérence à tout cela. »

Le Droit à l’alimentation

« Selon la FAO, à peine 10 % des 22 milliards de dollars promis et annoncés en 2008 pour lutter contre la faim dans le monde, ont été versés. Il faut adopter des mécanismes contraignants en termes de suivi et de respect des engagements. Un des leviers d’action pour cela nous semble être le Droit à une alimentation suffisante désormais reconnu internationalement. Il doit pouvoir être mis en avant pour faire échec aux pratiques de libre-échange qui provoquent ces situations de sous-alimentation dans de nombreux pays. Mais les organisations qui portent de lourdes responsabilités dans la situation actuelle, telles que la Banque Mondiale ou l’OMC, devraient se retirer du cœur du système... »

Regain de la coopération Sud-Sud

Fin septembre, l’île de Margarita au large du Venezuela a accueilli le second sommet Afrique-Amérique latine. Une vingtaine de chefs d’Etat et 70 délégations s’y sont retrouvés, trois ans après le premier sommet qui s’était tenu au Nigéria en novembre 2006. « Ce sommet est un rendez-vous avec l’histoire, il faut aller au-delà de la rhétorique car la crédibilité de la coopération Sud-Sud est en jeu », déclarait le 27 septembre dernier à RFI Jean Ping, le président de la commission de l’Union africaine à Margarita. Les domaines de l’agriculture, de l’éducation, de la sécurité, des affaires sociales, du commerce, de la gouvernance, etc. ont été abordés lors de ce sommet. L’acte de naissance d’une banque du Sud en Amérique latine a été signé et Kadhafi, dictateur jamais à court d’idées révolutionnaires, a suggéré la création d’une alliance atlantique Sud visant à s’opposer à l’OTAN.

Sans aller jusque-là, l’objectif est bien, face à l’importance grandissante de la Chine et aux ambitions de l’Inde de faire aussi entendre les voix africaines et sud-américaines dans le concert des relations internationales. Sur le plan du poids économique, il reste du chemin à parcourir. Représentant respectivement 2,6 % et 2,8 % du commerce mondial, L’Afrique subsaharienne et l’Amérique du Sud restent loin derrière l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Asie. Pour autant, la tendance est à la hausse de l’activité, non seulement pour chacun des deux continents mais également dans leur relation commerciale propre. A Margarita, le président brésilien Luiz Ignacio Lula da Silva - qui était, en juillet dernier, l’invité d’honneur du 13e sommet de l’Union africaine à Syrte, en Lybie - a rappelé qu’au cours des six dernières années, les échanges commerciaux entre l’Afrique et l’Amérique du Sud sont passés de 6 milliards à 36 milliards de dollars. Ce regain ouvre-t-il des voies d’issue possibles aux crises (économique, alimentaire, etc.) subies par les pays sur ces continents ? L’économiste franco-egyptien Samir Amin, qui devrait se voir remettre ce 3 décembre, à Berlin, le prix Ibn Rushd pour la liberté de la pensée, rappelait récemment dans le mensuel Afrique-Asie que si « le maintien de son style de consommation et de gaspillage impose l’utilisation exclusive [par le Nord] de toutes les ressources de la planète » , le Sud, lui, « peut substituer à ces exportations [vers le Nord] des productions davantage orientées vers le marché intérieur, vers des échanges Sud-Sud ».

E.R.

Notes

[1Rapport complet, en français, sur : www.fao.org

[2Lire « Crise alimentaire. La faim du monde », Regards n° 53, été 2008, www.regards.fr

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