Accueil > Résistances | Entretien par Sara Millot | 9 avril 2012

Stathis Kouvélakis : « Le laboratoire grec sert à radicaliser des politiques d’austérité »

Un entretien avec Stathis Kouvélakis
enseignant-chercheur
en philosophie politique
au King’s College
de Londres.

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Regards.fr : Les initiatives menées
aujourd’hui au sein de la
société grecque peuventelles
dessiner les contours
d’une alternative ou
restent-elles éparses, fragiles
et isolées ?

Stathis Kouvélakis : Depuis le début de la crise, on
observe une tendance remarquable
à l’auto-organisation de
certains secteurs sociaux, et
ce mouvement s’est renforcé
au cours des derniers mois. Il
s’agit avant tout de faire face au
désastre social qui frappe le pays
et à l’effondrement de l’État.
Ce sont souvent, mais pas toujours,
des noyaux militants qui
lancent ces initiatives, qui visent
avant tout à développer l’entraide
et la solidarité, d’abord à
l’échelle locale. Je ne pense pas
que, pour l’instant, ait émergé
quelque chose qui pourrait être
qualifié de tendance à l’autogestion
dans les entreprises, le
cas d’Eleftherotypia est beaucoup
trop particulier pour servir d’indicateur en ce sens. L’expérience
internationale très riche
en la matière, je pense notamment
à l’Argentine des années
2000, tend à montrer que ces
formes d’auto-organisation survivent
rarement à un « retour à
la normale ». Sauf si elles s’articulent
sur une perspective politique
d’ensemble, capable de
porter au pouvoir une alternative,
un bloc de forces sociales
populaires, comme ce fut le
cas, là encore, dans certains
pays d’Amérique latine, en Bolivie
et au Venezuela notamment.

Regards.fr : La Grèce est parfois présentée
comme un laboratoire
politique. Partagez-vous
cette analyse qui voit
dans la crise grecque le
terrain expérimental de
la politique européenne
à venir ?

Stathis Kouvélakis : Oui, et cela d’une triple façon.
Le laboratoire grec sert à radicaliser
des politiques d’austérité
et de casse sociale, nous le
constatons quotidiennement. Si
ça passe en Grèce, malgré un
niveau très élevé de résistance,
demain cela se fera ailleurs.
Mais le cas grec sert également
à alimenter la fuite en avant antidémocratique
des institutions
de l’Union européenne, dont il
révèle la véritable nature, qui est
de verrouiller le néolibéralisme
par l’accumulation de traités
et de dispositifs institutionnels
neutralisant préventivement
toute pression populaire. Enfin,
il sert à la mise sous tutelle
des pays qui sont les grands
perdants de la crise actuelle, à
savoir les pays de la périphérie
méridionale de l’Europe, mais
aussi l’Irlande. Cette tutelle va
de pair avec la mise en coupe
réglée de leurs ressources, et
là encore la privatisation de la
quasi-totalité des biens publics
de la Grèce sert de modèle à
ce que le géographe David Harvey
a appelé l’« accumulation
par dépossession
 », c’est-à-dire
l’expropriation au profit du
secteur privé de parties socialisées
de l’activité économique et sociale
ainsi que des ressources
naturelles. Les mémorandums
signés entre le gouvernement
grec et la « Troïka » (UE, BCE,
FMI) sont extrêmement précis
et détaillés sur les conditions
de cette mise à l’encan généralisée
du pays : infrastructures
publiques (eau, électricité,
ports, autoroutes), îles inhabitées,
plages et zones côtières,
bâtiments publics, terres au
potentiel agricole ou de développement
de l’énergie solaire,
tout y passe, dans une procédure
pilotée par une agence
privée, sur le modèle de la Treuhand,
l’organisme de sinistre
mémoire chargé de la liquidation
des ressources productives
de l’ancienne République
démocratique allemande.

Regards.fr : La menace du chaos en cas
de sortie de l’Union européenne
est martelée par
le gouvernement grec et la
troïka. Cette peur est-elle
selon vous un élément de
la rhétorique du pouvoir
ou témoigne-t-elle d’une
situation potentiellement
insurrectionnelle ?

Stathis Kouvélakis : Les deux sont vrais en un sens.
Depuis le début de la crise, la
gestion de la peur est devenue
le seul argument du pouvoir et
de ses appuis médiatiques. Le
but recherché est, à défaut de
convaincre, d’extorquer une
forme minimale de consentement basée sur l’anesthésie et la
prostration du corps social.
La Grèce est entrée dans une
sorte d’état d’urgence prolongé
où il s’agit, pour les gouvernants,
de gérer politiquement
à leur profit le chaos provoqué
par la mise en œuvre de la « thérapie
de choc ». Cela n’a pas
empêché de fortes poussées
de la mobilisation sociale, mais
explique en partie leur caractère
discontinu. Par ailleurs, il
est vrai que les temps forts de
cette mobilisation populaire font
apparaître une dynamique insurrectionnelle.
Nous l’avons vu
dès mai 2010, et, à une échelle
élargie, en octobre et en février
derniers. Le système politique
du bipartisme, qui a réglé la vie
politique du pays pendant trois
décennies, n’y a pas survécu et
les deux partis en question sont
en cours de liquéfaction.

Mais la Grèce n’est pas l’Égypte
de Moubarak ou la Tunisie de
Ben Ali. L’issue, pour les forces
progressistes, ne se trouve pas
dans un simple moment d’affrontement
insurrectionnel mais
dans une lutte prolongée, qui
combine des actions de masses
à dimension insurrectionnelle,
des mouvements revendicatifs
multiformes et des initiatives de
type syndical et politique. C’est
là que se trouve à mon sens
la limite majeure à laquelle se
trouve confrontée la mobilisation
populaire : l’absence d’une
alternative crédible du côté de
la gauche radicale, une gauche
dont le poids est certes important
mais qui demeure divisée,
perplexe face à l’ampleur de
la tâche et obnubilée par les
sondages qui lui promettent de
confortables gains électoraux.

Quelle est justement la
situation de la gauche
en Grèce et quel rapport
de force les partis peuvent-ils créer face aux
différents memorandum ?
Une coalition est-elle envisageable
à l’aube des
élections législatives ?

Stathis Kouvélakis : L’espace politique à gauche de
la social-démocratie en Grèce
est, avec celui du Portugal, traditionnellement
le plus important
d’Europe, tant en termes
électoraux que militants. Les
derniers sondages donnent aux
deux forces de la gauche radicale,
le parti communiste (KKE)
et la Coalition de la gauche
radicale (Syriza), un total entre
20 et 25 % des intentions de
vote. Une force intermédiaire,
la Gauche démocratique, issue
d’une scission de Syriza, qui
pratique une opposition modérée
à la politique gouvernementale
et se déclare ouverte à
des alliances avec le PASOK,
obtient de son côté entre 10
et 15 % des intentions de vote.
Le PASOK et la droite sont en
cours de décomposition, avec
des fractions importantes de
parlementaires et de cadres
qui s’en détachent et créent
de nouvelles formations. Il est
probable qu’au prochain parlement
une dizaine de partis
seront représentés. La Grèce
est entrée dans une période de
longue instabilité politique et il
semble certain que le résultat
des prochaines élections, dont
la date reste entourée d’incertitude,
sera une coalition des
diverses fractions du personnel
politique actuellement au
pouvoir qui entendent poursuivre
la politique du désastre.

En bonne logique, une telle
situation constitue une chance
historique pour les forces
porteuses d’une alternative,
donc pour la gauche radicale.
Celle-ci semble toutefois se
satisfaire de la perspective de
capitalisation électorale d’un
vote de refus que lui prédisent
les sondages. Elle demeure,
d’une part, profondément divisée,
essentiellement du fait du
sectarisme à peine imaginable
du KKE, et, de l’autre, handicapée
par son absence de
solutions alternatives, c’est-àdire
radicales et crédibles, sur
les choix stratégiques : quelle
position face à la question de la
dette ? Quelle attitude face à un
cadre européen manifestement
asphyxiant ? Comment rétablir
un minimum de fonctionnement
démocratique ? On sent
un grand embarras face à ces
questions clés, qui révèle, en
fin de compte, l’incapacité de
la gauche radicale d’être actuellement
porteuse d’une véritable
hégémonie des classes populaires.
Non pas une simple force
de résistance, un contrepoids
face à la dévastation sociale,
mais une force aspirant à diriger
la société et à proposer au pays
une voie nouvelle, qui, dans un
contexte de mobilisation populaire,
pourrait avoir un extraordinaire
effet d’entraînement sur
le reste de l’Europe.

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