Accueil > N° 59 - février 2009 | Par Rémi Douat | 1er février 2009

Sur le fil

Didier Parmentier, 48 ans, Roubaisien depuis toujours, ne sort plus.

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« Le matin, je vais au boulot. Je suis homme à tout faire dans une association de quartier. Le soir, je rentre et je ferme les persiennes. » S’il mettait le nez dehors, il verrait une ville se transformer. Roubaix, 100 000 habitants, possède de bien jolies vitrines. Une piscine devenue musée, d’anciennes usines reconverties, des maisons ouvrières transformées en lofts pour bobos avides d’esthétique néo-industrielle... Au cœur de la ville, un cinéma multiplexe et des brasseries accueillant des salariés en pause déjeuner qui, à la fin de la journée, rejoindront Lille en métro en une trentaine de minutes. Voilà pour Roubaix, « ville de demain », comme le dit la Mairie.

Pour aller chez Didier, il faut prendre la rue Pierre-de-Roubaix, qui part du centre pour arriver en plein quartier du Pile, le quartier populaire historique. Ici, le chômage s’élève à 45 %. Quant aux bénéficiaires du RMI, ils sont plus de 49 %, deux fois les chiffres du reste de la ville. Quand Roubaix paye une addition, le Pile paye double. La facture du siècle fut celle de la chute de l’empire du textile. Rares sont les villes à avoir encaissé un tel séisme. Au XIXe siècle, la ville devient l’une des capitales mondiales du secteur. L’apogée. Mais à partir des années 1970, les délocalisations commencent. La production s’éteint, plongeant la ville dans le marasme. Seule la vente perdure. La Redoute à Roubaix et les 3 Suisses à Tourcoing sont les vestiges d’une époque révolue. Printemps - été, Automne-hiver, deux catalogues par an peuvent-ils rivaliser avec l’offre sans cesse renouvelée d’Internet ? En guise de réponse, le personnel de la Redoute vient d’apprendre le prochain licenciement de 672 salariés.

La petite maison de Didier donne sur une courette. Son univers tourne autour d’une table de cuisine où s’enchaînent cigarettes et cafés avec un ami, Jacky, seul à pouvoir pénétrer « de temps en temps » dans la maison. Leurs histoires se répondent. Les deux familles ont été sinistrées par la chute du textile et de l’industrie. Dans celle de Didier, il y avait six enfants, une mère aide-cantinière, un père absent et un beau-père maçon. A 16 ans il a un pistolet à peinture dans les mains, et un métier pour longtemps, croit-il. Dix ans plus tard, la peinture lui a bousillé un poumon. Il doit arrêter ou perdre le deuxième. Il entre alors dans une longue période de RMI : dix-neuf ans au total. « C’est là que j’ai découvert que j’aimais peindre », raconte-t-il. Depuis, il ne s’est jamais arrêté. Le bouche-à-oreille, les voisins et des restes de solidarité ouvrière ont fait le reste. Dans le quartier du Pile, les communions, naissances et baptêmes sont immortalisées, d’après photo, à l’huile sur toile, par Didier. « A l’époque, je les vendais 800 francs, un bon complément au RMI. Maintenant, c’est 150 euros. »

Jacky confirme, lui qui perçoit ses dernières indemnités chômage et sera bientôt au RMI. Il a 35 ans et a déjà cumulé dix ans de RMI. Lui non plus ne voit personne, sauf Didier. Comme un équilibriste sur le fil, Jacky sait qu’il ne doit plus tomber : un coup de poing à un flic, une séquestration, un braquage raté... Jacky est impulsif et au moindre dérapage, c’est la prison. « Alors, le mieux c’est de ne voir personne. Vous savez, à Roubaix, on est vite sorti de la route », commente-t-il.

Didier acquiesce, se lève. Il veut montrer sa chaîne Hi fi, son seul luxe. Son visage s’illumine, comme celui de Jacky. « On fait ça souvent. Il faut mettre bien fort, précisent-ils. Deux fois 200 watts, ça envoie ! » Il attrape un disque au hasard et le glisse dans la trappe. Abba chante. Très fort. Didier et Jacky battent la mesure en souriant, en tirant sur leurs Marlboro. Ils ne parlent plus. R.D.

Paru dans Regards n°59, février 2009

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