Accueil > Culture | Par Marcel Martin | 1er octobre 1999

Sur les films français et quelques autres

Le palmarès de Cannes, par delà la polémique, a montré que notre cinéma, dans ce qu’il a de plus original, est apprécié à sa juste valeur, même par un aréopage en majorité étranger. Il faut espérer que le public ratifiera ces choix en accordant aux films primés plus qu’un succès d’estime.

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L’humanité (1) confirme brillamment, après la Vie de Jésus, la maîtrise de Bruno Dumont et mérite de sortir du cercle flatteur mais trop étroit de l’Art et Essai. Tout comme le percutant Rosetta (2) des Belges Luc et Jean-Pierre Dardenne, qu’on peut avoir la prétention d’annexer, au nom de la francophonie, au domaine hexagonal, comme également la Lettre de Manoel de Oliveira, intelligente et superbe adaptation de la Princesse de Clèves.

Récit d’intrigue et "photographiquement correct"

Et, comme pour nous conforter dans la certitude que notre production se porte bien, artistiquement parlant, voilà que le jury international de Locarno a, lui aussi, décerné trois de ses principaux prix à des films français. Deux d’entre eux sont l’oeuvre de réalisatrices et leur reconnaissance souligne opportunément l’importance de l’apport féminin dans la profession.

Des débutantes prometteuses, Hélène Angel (à Locarno) et Solveig Anspach (Haut les coeurs ! à Cannes) sont venues renforcer le contingent des réalisatrices déjà consacrées par leur tempérament et leur créativité, comme Noémie Lvovsky, Emilie Deleuze (Prix de la critique internationale à Cannes pour Peau neuve, Dominique Cabrera (Nadia et les hippopotames), Christine Carrière (Qui plume la lune ? Prix des cinémas d’art et d’essai), Diane Kurys (les Enfants du siècle), sans oublier, parmi les récentes réussites, Tonie Marshall (Vénus Beauté) et Catherine Breillat (Romance). La sélection cannoise, toutes sections confondues, reflétait l’état général de la production mondiale dans ce qu’elle a, peut-on supposer, de plus marquant.

Et, cependant, bien des films ne manifestaient aucun enjeu esthétique et n’offraient aucune prise à une critique spécifique (autre que l’habituel commentaire sur le scénario et le jeu des acteurs) parce que, d’une part, voués au simple récit d’une intrigue et, d’autre part, contaminés par le "photographiquement correct" du style télé le plus anonyme, la télévision étant la source souvent majoritaire de leur financement et le point de chute final de leur destinée commerciale.

Ceux qui s’entêtent à penser que le cinéma est un art

Nul doute que le jury cannois a voulu, consciemment ou non, secouer une opinion publique endormie en couronnant des oeuvres supposées "difficiles" mais singulièrement excitantes pour l’oeil et l’esprit. Rosette et L’humanité mettent en oeuvre, avec une rigueur et une vigueur exemplaires, à l’instar de quelques grands maîtres de naguère, les ressources fondamentales d’un traitement du réel (le temps et l’espace) qui relève d’une véritable mise en scène et non d’une simple mise en images des composantes narratives et descriptives ; il s’agit d’une élaboration dramaturgique du récit et d’une structuration visuelle de l’espace-décor qui constituent le style, qualité faisant défaut à trop de films qui ne fonctionnent que sur le quantitatif.

Il reste des cinéastes qui "s’entêtent à penser que le cinéma est un art", a dit Gilles Jacob lors de sa présentation de la sélection, qui persistent à élaborer leur vision du monde selon des critères esthétiques, par exemple le couple plan fixe-plan séquence, qui valorise l’espace et suscite le sentiment de la durée. C’est le cas de L’humanité, de la Lettre d’Oliveira, du fascinant Moloch de Sokourov ou de l’ascétique Sicilia ! des époux Straub. A l’opposé, il y a les besognes des "metteurs en images", comme Mikhalkov (le Barbier de Sibérie), Chen Kaige (l’Empereur et l’assassin), et même Raoul Ruiz (le Temps retrouvé), films auxquels il ne manque pas un bouton de guêtre mais une âme.

Aux "industriels" de la pellicule, il faudrait rappeler la fameuse formule de Malraux, mais en l’inversant : "Par ailleurs, le cinéma est un art".

1. L’humanité sort en salles le 27 octobre. Il a reçu trois prix au Festival de Cannes : Grand Prix du Jury, Prix d’interprétation féminine ex-aequo attribué à Séverine Caneel et Prix d’interprétation masculine à Emmanuel Schotté.

2. Rosetta est en salles depuis le 29 septembre. Il a reçu la Palme d’Or et l’interprète du personnage de Rosetta, Emilie Dequenne, le Prix d’interprétation féminine ex-aequo.

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