Accueil > monde | Par Clémentine Autain, Gülay Erdogan | 1er janvier 2010

Sur les routes palestiniennes

Fin novembre, une délégation de femmes françaises s’est rendue à Jérusalem-Est et en Cisjordanie pour des échanges avec des Palestiniennes sur leur situation. Clémentine Autain en faisait partie. Témoignage.

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Comme l’essentiel des mem-bres de la délégation (1), c’était la première fois que je me rendais en territoire palestinien. Ce fut un choc. Entre ce que l’on peut lire dans les journaux ou voir à la télévision et ce que l’on découvre sur place, en rencontrant des Palestiniens et en voyant la réalité concrète du mur et de la colonisation, la différence est grande. Nous sommes revenues imprégnées d’un sentiment de révolte et d’urgence : un peuple au bord du désespoir se meurt à petit feu tandis que, devant Israël, les grands Etats de ce monde font preuve de lâcheté ou de complicité.
« This is a land grab »  : c’est une terre saisie, arrachée. Cette inscription, qui figure parmi tant d’autres sur un morceau du mur, au cœur du camp de réfugiés de Aïda au nord de Bethléem, résume la violence de ce grand pan de béton qui s’étend sur des centaines de kilomètres. Une violence qui résonne avec les récentes célébrations du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin.

HORIZON BOUCHÉ

L’horizon est bouché. Le mur enferme. Il insécurise enfants et adultes qui, lors des tensions, sont menacés d’être pris sous les tirs de l’armée israélienne. Une armée qui argue de la baisse des attentats pour justifier la présence de ce mur. Sauf que la vue des miradors qui s’y trouvent fait froid dans le dos. Le mur n’est pas construit de manière linéaire mais de façon tortueuse, coupant des villages et cassant les liens sociaux comme les dynamiques économiques. En deux ans, la pauvreté a augmenté de 15 % en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Les fameux checkpoints et les barrages militaires désorganisent la vie quotidienne et le travail. Le chômage a ex-plosé, le commerce est freiné. C’est le règne de l’humiliation pour les Palestiniens.

Fernand Tuil, membre de l’AJPF (2), association à l’initiative de cette visite, bon connaisseur de la région, était bouleversé de constater combien depuis son précédent voyage, cinq mois auparavant, la situation s’était dégradée. Car avec le mur, la colonisation avance à grands pas. Elle marque le paysage urbain. Ce sont ces citernes d’eau qui surplombent les maisons : les Palestiniens n’ont accès à l’eau que deux heures par semaine environ, tandis que de l’autre côté du mur, on peut voir par exemple la colonie de Gilo, ses jardins verts arrosés, ses piscines... Ce sont ces maisons aux toits rouges, à l’architecture bien carrée, bâties en nombre en haut des collines pour accueillir les colons. C’est la structuration des routes et des barrages, totalement kafkaïenne : une sorte de millefeuille qui vise à encercler les Palestiniens, à les asphyxier doucement mais sûrement. Ce sont ces milliers d’oliviers déracinés qui pénalisent durement l’agriculture palestinienne. La stratégie israélienne, celle de l’encerclement et du fait accompli, est fidèle à la définition de la frontière qu’avait donnée Ariel Sharon : « C’est là où nous avons planté notre dernier arbre. »

Ce qui frappe, c’est que cette situation de conflit, de guerre, ne se traduit pas par un paysage dévasté mais au contraire par une urbanisation en expansion. La destruction est plus sournoise... A Jérusalem-Est, nous avons rencontré des familles palestiniennes touchées par les destructions de maisons et les expulsions, légitimées par des imbroglios administratifs, et visant à installer des colons. Des familles souvent délogées en pleine nuit, contraintes de dormir dehors sous des tentes... Des récits suffocants.

DROITS DES FEMMES

Composée uniquement de femmes, notre délégation devait nous permettre des échanges avec des Palestiniennes sur leur situation spécifique. Nous avons échangé avec des femmes des camps de réfugiés, la ministre de la Condition féminine de l’Autorité palestinienne, des militantes associatives pour la condition féminine, la maire de Ramallah, la femme de Marwan Barghouti, la mère de Salah Hamouri, etc. Mais il a été bien difficile, à vrai dire, d’obtenir des renseignements sur les inégalités hommes/femmes. Toutes ont d’abord parlé de l’oppression des Israéliens, du stress quotidien, de leurs inquiétudes pour l’avenir. Où en sont les droits des femmes ? Ils sont pour une part bloqués par le fait que l’Autorité palestinienne n’a pas de souveraineté. A quoi bon revendiquer des lois si elles ne peuvent être votées et appliquées ? Par ailleurs, elles ont insisté sur la montée des violences domestiques, qu’elles attribuent au contexte de tensions croissantes. Au final, nous sommes rentrées « mandatées » en quelque sorte pour interpeller nos Etats. Sans cesse, ce message nous a été adressé : « Nous avons besoin de votre soutien. »

Le peuple palestinien est aujourd’hui divisé, de plus en plus dispersé géographiquement et politiquement, et le sentiment de désespoir gagne du terrain. La question de la dissolution de l’Autorité palestinienne est désormais posée, en débat partout. Légitimement. Car cette Autorité qui n’a pas de souveraineté politique court le risque de se transformer en « outil cosmétique de l’occupant ». La situation est celle d’une occupation de type colonial, ne vaut-il pas mieux qu’elle apparaisse telle qu’elle est ? Le ministre des Prisonniers de l’Autorité palestinienne a évoqué devant nous une hypothèse plus radicale et plus dangereuse : « Nous nous attendons à une troisième Intifada. » Alors qu’Israël continue de bafouer le droit international, quelle solution, quelle stratégie pour le peuple palestinien ? Ici, en France, en Europe, toutes les forces politiques et de la société civile conscientes de l’injustice faite aux Palestiniens doivent se mobiliser pour interpeller les gouvernants. Car seules les pressions et sanctions internationales sur Israël permettront de faire appliquer le Droit et de faire revenir la paix dans cette région.

C.A.

1. Regroupant des élues (essentiellement communistes), syndicalistes, militantes associatives, journalistes et deux plasticiennes montreuilloises.

2. Association de jumelages entre des villes françaises et palestiniennes (www.ajpf.fr). Un grand merci à Fernand Tuil et Isabelle Tordjman qui ont animé cette délégation.

À LIRE

Esther Benbassa, Être juif après Gaza , éd. du CNRS, 2009.

Paru dans Regards n°68, janvier 2010

BIL’IN, UN VILLAGE SOUS PRESSION

Des membres du Comité populaire de Bil’in étaient en France fin novembre à l’invitation de l’Association France-Palestine. Le point avec eux sur l’état actuel de la résistance en Cisjordanie.

Situé à 14 km au nord-ouest de Ramallah, le village de Bil’in a été très tôt concerné par la construction du mur. Un mur utilisé par Tel-Aviv pour annexer les terres d’oliviers, première ressource économique du village. Dès février 2004, la population de ce village décide de se battre. L’ampleur de la mobilisation permet la création, en janvier 2005, d’un Comité populaire qui va faire connaître la lutte à un niveau national puis international. Grâce à une communication efficace, très rapidement, les pacifistes israéliens et internationaux se joignent tous les vendredis soir aux manifestants du village. En quelques mois, ce rendez-vous hebdomadaire va parvenir à incarner la persistance d’une résistance civile, pacifique et solidaire en Palestine (1).

Les manifestations se déroulent sans incidents « graves » jusqu’à la mort, le 17 avril 2009, de Bassim Abu Rahme. Cette mort tragique (il a été tué par une de ces balles en caoutchouc prétendues non létales) confirme l’aggravation de la répression militaire exercée sur ce mouvement populaire. « Avant, les militaires entraient dans le village avec des véhicules bruyants qui nous prévenaient de leur arrivée, raconte Mohamed Youssef, un des responsables du Comité. Mais maintenant ils entrent à pied et surprennent les familles en pleine nuit pour faire des arrestations. Les proches et voisins alertés par des cris accourent dans la maison envahie et, souvent, les personnes qui viennent vous aider sont elles aussi arrêtées. C ?est une stratégie de l’armée pour terroriser, en pleine nuit. » Selon Mohamed Youssef, ces derniers mois, le nombre de blessés et les arrestations de Palestiniens ont considérablement augmenté à Bil’in. « Mon frère et mon neveu viennent d’être condamnés respectivement à quinze et quatre mois de prison pour avoir manifesté. Pour justifier ces arrestations, les militaires disent que notre action relève du ?terrorisme populaire ? », explique Nabil Abu Rahma, également membre du Comité populaire du village.

Aujourd’hui, sur 1 800 habitants de Bil’in, 53 personnes âgées de 14 à 40 ans sont emprisonnées. Depuis 2004, des centaines ont séjourné dans les geôles israéliennes, parfois à plusieurs reprises, comme Nabil Abu Rahma. « L’armée israélienne a trois axes de stratégie pour faire écrouler notre mouvement pacifique, explique Mohamed Youssef. Le premier est de menacer les membres du Comité populaire. Le deuxième, d’emprisonner les activistes les plus jeunes, de 14 ans à 19 ans. Et le troisième est de créer une peur généralisée dans le village en menant des incursions nocturnes. Heureusement, la présence des pacifistes israéliens dans certaines maisons oblige l’armée à être plus prudente. Mais nous savons que notre stratégie pacifiste embête au plus haut point les Israéliens » (2).

Les dernières confiscations importantes de terre à Bil’in, 100 hectares en 1991 et 80 hectares en 2004, ont permis les constructions des colonies de Kiryat Sefer et Mattityahu. Aujourd’hui, 60 % des terres sont confisquées. Najat Abu Rahma, de l’association Women Unit, explique avec colère : « Nous ne pouvons accéder que très difficilement au peu de terres qui nous reste et quand, après de multiples demandes d’autorisations, nous y accédons enfin, c’est pour constater que nos champs sont devenus incultivables et remplis de ronces. » Avec le mur séparant les Palestiniens de leurs champs, la loi israélienne de 1950 dite loi « sur la propriété des absents », qui permet à Israël de s’approprier des terres sur lesquelles les propriétaires ne se rendent pas durant un certain temps, peut donner sa pleine mesure ?

Mais la résistance continue, et les actions du Comité populaire vont désormais au-delà des frontières du village. En juillet 2008, le Comité a entamé une action en justice contre deux entreprises canadiennes : Green Mount Inc. et Green Park Inc., qui construisent et vendent des habitations dans la colonie de Modi ?in Illit, s’étendant sur les terres confisquées à Bil’in.

G.E.

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