Accueil > Société | Par Clémentine Autain | 1er février 2004

Surveiller, punir, normaliser

Plus de rassemblement dans les halls d’immeubles, plus de rave, plus de psychanalystes, plus de cigarettes... Plus rien ? Si, de l’ordre. Et un objectif, restaurer l’autorité de l’Etat. La droite a trouvé son créneau : sécuriser la population par la dissuasion, la répression, le contrôle social. Mais pour quel résultat et à quel prix pour les libertés publiques ? Retour sur une entreprise de normalisation des comportements.

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Tout s’est cristallisé en 2002. Le candidat Jacques Chirac impose le thème central de la campagne présidentielle, la sécurité. Avec un slogan : la « délinquance zéro ». La gauche, de longue date complexée et peu crédible sur ce terrain, piétine et s’aligne. « J’ai été naïf », déclare Lionel Jospin au journal de 20 heures. Sans réelle boussole ni doctrine sécuritaire, la gauche se lance dans un étrange mea culpa public, sur le thème : « sortons de l’angélisme ». Comme l’avait à l’époque formulé Jack Lang, « il faut réhabiliter cette si belle notion d’autorité ». La gauche promet alors « la réponse à tous les délits ». C’est évidemment le Front national qui fait son miel de cette surenchère partisane... Quant aux médias, ils relaient sans compter la délinquance au quotidien, en exploitant quelques faits divers dramatiques. Pendant ce temps, la sécurité s’impose comme une préoccupation majeure des Français : la petite délinquance inquiète, les « incivilités » exaspèrent, la police est jugée inefficace, la justice laxiste...

Le nouveau gouvernement tire un enseignement du « choc du 21 avril » : il faut restaurer le pouvoir politique. L’image des élus et de l’action publique est déplorable, le taux d’abstention atteint des records et une partie importante de la population se réfugie dans l’extrême droite pour exprimer son désarroi et sa rancœur. Le contrat social et la légitimité de l’Etat sont largement minés.

Pour redresser la situation, comment s’y prendre ? Sur le terrain économique et social, les choses sont complexes. Les années Mitterrand semblent avoir durablement remis en cause la capacité du politique à contrarier la logique libérale. La globalisation et les contraintes du cadre européen constituent de véritables freins au pouvoir politique.

Il reste un créneau : agir sur les comportements individuels. Le contrat social se construit autour de l’idée de sécurité qu’apporte l’Etat. Dans le Léviathan, le philosophe Thomas Hobbes avait bien décrit comment le citoyen se lie au souverain s’il est capable d’assurer la protection des individus : l’homme étant un loup pour l’homme, l’Etat ne doit pas hésiter à employer la force pour garantir la sécurité des administrés. Fort de ces « fondamentaux », le gouvernement s’engouffre dans la brèche et se lance dans un processus de régulation des comportements qui nuisent à la vie collective, par le biais de la prescription et de la normalisation.

Jean-Pierre Raynaud, secrétaire général du Syndicat national des officiers de police (SNOP), estime que l’« on était allé trop loin dans l’angélisme, qui a d’ailleurs été sanctionné le 21 avril. On allait dans le mur et il fallait un électrochoc. Sarkozy s’est donné les moyens de changer les comportements en profondeur ». L’électrochoc, c’est le marketing sécuritaire performatif du gouvernement et la mise en place d’un nouvel arsenal juridique, pour dissuader et réprimer. « Les dispositions Sarkozy valent d’abord par leur extraordinaire succès scénique, explique le sociologue Fabien Jobard, chercheur au CNRS. L’enseignement sociologique majeur des lois Sarkozy, c’est d’abord leur force incroyablement performative » (1). L’outil central de cette entreprise sécuritaire, c’est donc la mise en scène, le symbole, la force du discours. Le premier rôle revient au ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy. Il veille, sur un mode paternaliste. A la télé, dans les journaux, chaque citoyen peut suivre la saga du ministre, toujours sur le terrain, mêlant compassion et autorité : Sarkozy dans le RER, Sarkozy au commissariat de police, Sarkozy chez les pompiers... La politique devient de plus en plus une « politique spectacle », cherchant à changer non pas la réalité, mais bien l’image qu’en ont les gens. Ce qui frappe, c’est la capacité à répondre symboliquement à la demande de sécurité et à donner l’illusion de la sécurité. On a le sentiment qu’il y a un pilote dans l’avion.

Surveiller, punir, normaliser : ainsi va la politique du gouvernement, qui légifère à tour de bras. Les registres sont très divers - et diversement contestables ! Fabien Jobard observe un point commun : « la tentative de régler par la loi le rapport de soi à soi. » Autrement dit, l’arsenal législatif et réglementaire est utilisé « comme moteur prescriptif en matière de comportements individuels ». C’est ainsi que l’intervention du gouvernement dans des domaines apparemment très distincts trouve sa logique. A chaque trouble identifié de l’ordre public, il répond par la réglementation. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour une droite libérale qui fait de la déréglementation son cheval de bataille, estimant que la loi vaut moins que le contrat...

Le contrôle social s’exerce prioritairement sur des groupes dits « à risques », ces nouvelles classes dangereuses, figures contemporaines de la menace sociale, à l’instar du prolétariat industriel au XIXe siècle (« classes travailleuses, classes dangereuses »). Les jeunes, les étrangers et les prostituées représentent les catégories cibles des nouveaux chantiers législatifs. Le but n’est pas de soutenir et protéger ces populations fragilisées mais de les rendre invisibles, pour démontrer la capacité de l’Etat à sécuriser le reste de la population. Dans les quartiers dits sensibles, « les jeunes » troublent la tranquillité publique ? Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, propose d’interdire les rassemblements dans les halls d’immeuble. Et qu’importe si cette disposition ne sert à rien ! Pour les jeunes les plus insoumis, des centres fermés leur sont désormais réservés pour apprendre à respecter les règles de vie commune. Les prostituées gênent les passants ? Le gouvernement crée un nouveau délit, le racolage passif. Il n’a toujours pas peur du paradoxe : les victimes de la traite des êtres humains deviennent les cibles de la police. Le ministre n’est motivé que par un objectif : « nettoyer les trottoirs » (voir encadré). Quant aux étrangers, Nicolas Sarkozy a repris d’une main ce qu’il leur avait donné de l’autre, en revenant sur la double peine. Marquée par une overdose de surveillance, de suspicion et de contrôle, la loi sur le droit d’asile est notamment une remise en cause du droit de séjour durable. Toutes ces mesures alimentent la stigmatisation de groupes sociaux déjà fragilisés. La focalisation sur ces nouvelles figures de dangerosité issues de la petite délinquance occulte la délinquance en col blanc ou la criminalité organisée, autrement plus importantes et nuisibles mais plus difficiles à combattre. Surtout, ces lois ne règlent pas le problème mais donnent le sentiment à une population exaspérée qu’il est traité.

L’objectif de sécurité ne se limite pas au seul contrôle de certaines populations. La création de nouveaux délits permet de normaliser les comportements de tout un chacun et de rappeler, par l’autorité, les prétendus fondements du contrat social. Des jeunes filles pénètrent voilées dans l’école publique ? Le gouvernement recourt à la loi : c’est par l’affirmation de l’autorité de l’Etat que s’imposera la laïcité. Les automobilistes roulent trop vite ? La sécurité routière trouvera son salut par le contrôle sanction automatisé. Les nouvelles technologies sont mobilisées pour quadriller nos parcours de radars, soumettant le conducteur à l’arbitraire automate. Les pulsions mortelles peuvent s’exprimer au volant mais aussi par l’incubation de nicotine et goudron... La hausse du prix du tabac, si elle fait de sa consommation un luxe, dissuade les citoyens de se tuer à petit feu (voir encadré). Nous voilà donc protégés contre nos propres pulsions mortifères, au gré d’une prévention par la dissuasion et non par la responsabilisation.

Dans le même temps, le législateur réduit les marges de garantie en termes de défense pour les citoyens. Le projet de loi sur la criminalité, dite « loi Perben 2 », en discussion au Parlement, renforce les pouvoirs de l’accusation. Les professionnels et les associations de défense des droits de l’Homme dénoncent ce bouleversement de notre système pénal, véritable « dérive liberticide ». Plus généralement, et progressivement depuis la loi sur la sécurité quotidienne, la pente est celle d’un flicage à tous les étages, comme si le gouvernement voulait mettre la société sous surveillance. Reste à traquer nos consciences, mais la télé-réalité s’en charge !

L’efficacité est l’argument majeur des politiques sécuritaires. Les résultats sont-ils réellement au rendez-vous ? D’abord, les moyens dévolus à la justice restent chroniquement insuffisants, ce qui rend illusoire toute réforme d’envergure. La baisse des chiffres officiels de la délinquance est contestée, notamment par les syndicats de magistrats, et elle profite essentiellement aux atteintes aux biens et non aux personnes. L’application du délit de racolage passif cache la pratique de ce commerce pour le public plus qu’elle ne diminue l’ampleur du trafic des êtres humains. Dans un autre registre, la loi sur le voile ne règlera probablement rien mais risque, au contraire, de radicaliser certains comportements. Mais ne contestons pas en bloc l’idée selon laquelle le traitement sécuritaire peut avoir des résultats (cas extrêmes, les régimes totalitaires n’ont-ils pas une forme d’efficacité ?).

Les méthodes radicalement dissuasives utilisées pour la sécurité routière ont le mérite de changer rapidement des comportements qui coûtent des milliers de vies chaque année. Cependant, l’emballement de la logique sécuritaire a pour corollaire la mise en cause des libertés individuelles. Le seul argument du résultat ne saurait annuler tous les autres paramètres. Se cantonner à la logique de résultat, c’est surtout faire fausse route en ne répondant pas aux enjeux sociaux posés sur le fond. Comme l’observe Robert Castel, « la répression des délits, la punition des coupables, la poursuite d’une « tolérance zéro » [sont] des courts-circuits simplificateurs par rapport à la complexité de l’ensemble des problèmes que pose l’insécurité » (2). Attaquer le problème à la racine, c’est prendre en compte des questions plus complexes, telles que le chômage, les inégalités sociales, le sexisme ou le racisme, qui sont aussi à l’origine du sentiment d’insécurité.

Enfin, le choix gouvernemental prend un sens particulier dans le contexte du libéralisme qui conduit à l’affaiblissement progressif de l’Etat social. Le couple économie libérale/logique répressive est en effet très dangereux. Il alimente un cercle infernal dans lequel la production d’insécurité sociale produit de la délinquance et de la violence. Il faut évidemment combattre l’insécurité, et ce d’autant qu’elle touche les populations les plus fragilisées. Mais le compromis est difficile à trouver pour que cette lutte ne mine pas les libertés publiques. Il faut moderniser les termes du contrat social. Et ne pas oublier que protéger les citoyens, c’est aussi (avant tout ?) leur assurer des droits sociaux. L’insécurité sociale est l’une des clés de compréhension de la demande de protection, diversement exprimée. Or, le gouvernement démantèle le droit du travail et détricote les acquis sociaux. La flexibilité et la précarité ne cessent d’enfler. Bientôt, seuls les intermittents du spectacle ne seront plus des intermittents ! Tous en CDD, soumis aux aléas du marché, comment pourrons-nous nous sentir protégés ? C.A.

 [1][[2. L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Seuil 2003
] Regards n°2, Février 2004

Notes

[11. « Faut-il avoir peur des lois Sarkozy ? Essai d’anticipation sociologique », in Passant ordinaire, n° 44, Bordeaux, 2003.

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