Accueil > monde | Analyse par Emmanuel Riondé | 21 juillet 2012

Syrie, pantin maltraité du Proche-Orient

Au coeur de forts enjeux stratégiques et d’une recomposition régionale
complexe, la Syrie s’enfonce dans la guerre civile. Elle vacille sur la
ligne de crête du Maghreb-Machrek entre le renouveau démocratique
initié par les révoltes arabes et l’abîme des fractures communautaires.

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Guerre civile. Ce n’est que courant
juin que le terme a été lâché
par le chef des opérations de
maintien de la paix de l’ONU en
Syrie. Mais l’histoire ne retiendra
probablement que le tournant du 25 mai : ce
jour-là, à Houla, entre Homs et Hama, la région
la plus meurtrie depuis le début de la crise, 108
personnes, dont 49 enfants, sont tuées. Puis c’est
l’enchaînement : le 2 juin, 89 personnes perdent la
vie ; le 8, une centaine ; le 11 : 106 ; à chaque fois,
une seule source, reprise par tous les médias :
l’Observatoire syrien des droits de l’Homme
(OSDH), une organisation installée à Londres. Se
basant sur les informations que lui fait remonter
son réseau de militants sur le terrain, l’OSDH
impute la responsabilité de ces massacres au
régime de Bachar Al-Assad. Qui, bien entendu,
conteste. Jeudi 14 juin, l’organisation a dressé
le bilan provisoire de quinze mois de conflit.
Selon elle, à cette date, on comptait 14 475
personnes tuées depuis mars 2011, dont 10 117
civils – l’OSDH considérant comme civils les
combattants rebelles qui s’affrontent aux troupes
et aux milices du régime.

Pourquoi le mouvement de contestation populaire
syrien, déclenché quelques mois après le début
de la révolution tunisienne et s’inscrivant dans
l’effervescence du « Printemps arabe », s’est-il
mué, en un peu plus d’un an, en une sanglante
guerre civile dont personne ne peut aujourd’hui
prévoir l’issue, ni les conséquences ? La première
raison est bien sûr la détermination de Bachar Al-
Assad et de ses affidés à conserver coûte que
coûte le pouvoir. Mais Ben Ali, Moubarak, Kadhafi
n’avaient pas, eux non plus, envie de céder.
Pourquoi et comment Assad dure-t-il ? Trois
clefs pour comprendre.

Une opposition fragmentée

Le Conseil national syrien (CNS), coalition en
exil, et le Conseil national de coordination pour le
changement démocratique (CNCCD) qui, lui, se
trouve sur place, sont les deux principaux pôles
de l’opposition à Assad. Deux organisations qui
peinent à conjuguer leurs efforts. Pour Karim Émile
Bitar, directeur de recherches à l’IRIS, spécialiste
du Proche et Moyen-Orient, leur première « ligne
de fracture » est celle qui sépare les Syriens de
l’intérieur de ceux en exil : « Au fil du temps, le
régime a réussi à distiller une grande méfiance
entre la diaspora et les Syriens de l’intérieur
. » La
seconde est idéologique et porte sur la nature de
l’État à venir : « Au sein du CNS, l’influence des
Frères musulmans est déterminante ; ils parlent
d’un État civique, mais visent l’instauration d’un
État à caractère religieux. A contrario, le CNCCD
est, lui, très attaché au caractère laïque de l’État syrien.
 » Fin mai, le CNS a vu son ancien
président, Burhan Ghalioun, démissionner
et être remplacé, le 9 juin, par Abdel Basset
Sayda, un intellectuel kurde exilé en Suède.
« Une marionnette comme l’était Ghalioun,
affirme Fabrice Balanche, directeur du Groupe
de recherches et d’études sur la Méditerranée
et le Moyen-Orient (Gremmo) de la Maison de
l’Orient et de la Méditerranée, à Lyon. Les Frères
musulmans veulent rassurer en montrant une
vitrine « laïque » mais ils tiennent complètement
le CNS.
 » Dernière fracture, et pas des moindres,
le scénario devant mener à la chute d’Assad : alors
que le CNS, après avoir été longtemps réticent,
souhaite une intervention militaire étrangère, «  le
CNCCD y est lui fermement opposé tout comme
il est opposé à la militarisation de la résistance.
Il ne croit pas au scénario libyen et prône la
poursuite d’un soulèvement pacifique
 », explique
Karim Émile Bitar.

À ces deux pôles, s’ajoute l’Armée syrienne
libre (ASL) qui regroupe des hommes armés.
« Il est difficile de prendre en compte son
idéologie
, souligne Karim Émile Bitar. On ne
sait pas toujours exactement qui sont les gens
qui la composent. Cela dit, vu les noms qu’elle
donne à ses bataillons, l’ASL est très marquée
par l’islamisme radical…
 » Et, comme toujours
dans de telles situations, cette armée rebelle
draine quelques « éléments gangstéristes »
difficilement contrôlables.

Un mécano régional en pleine recomposition

Pour Fabrice Balanche, la Syrie est au coeur de
la recomposition régionale à l’oeuvre depuis des
années. « Ce qui se dessine, c’est la constitution
de deux pôles
, explique-t-il. D’un côté l’axe Iran-
Irak-Syrie, de l’autre les monarchies pétrolières
du Golfe, Arabie Saoudite, Qatar, Koweït, etc.
Les deux ont l’argent de leur rente pétrolière qui
leur permet d’acheter et de soutenir des alliés.
Les premiers veulent être des États forts dans
la région ; les seconds sont des monarchies
qui tiennent à leurs alliances avec les États-
Unis.
 » Selon lui, dans ce tableau, «  la Syrie est
indispensable à Téhéran puisqu’elle lui permet
de vaincre son isolement régional. Et elle reste
la base arrière du Hezbollah libanais
 ». L’arrivée
au pouvoir à Beyrouth, en janvier 2011, de
l’alliance du 8 mars – regroupant le Hezbollah, le
mouvement Amal et le parti de Michel Aoun, des
organisations pro-syriennes et anti-saoudiennes
–, a renforcé cet axe Beyrouth-Damas-Téhéran
qui se présente aussi dans la région comme le
front du refus (de l’alliance avec les puissances
occidentales) et de la résistance (à l’occupation
israélienne de la Palestine) [1]. Par ailleurs, l’Iran qui
n’entend pas renoncer à ses ambitions nucléaires
craint une attaque américaine. « Elle n’a pas
lieu parce que les Américains savent que s’ils
ratent leur coup, l’Iran peut mettre le feu au Golfe
Persique et le monde se retrouver avec un baril à
200 ou 300 dollars, ce qui ne serait pas très bon
pour la croissance…
 », croit savoir le chercheur
du Gremmo. Pour exister dans ce rapport de
force, l’Iran doit cependant aussi rester en
mesure de frapper rapidement Israël, une raison
de plus de ne pas perdre la Syrie, frontalière
avec l’État hébreu.

Enfin, la dimension religieuse est non-négligeable :
les communautés minoritaires de Syrie, dont les
Alaouites (la « secte » chiite dont est issu Bachar
Al-Assad), craignent une hégémonie sunnite
dans la région, ce qui polarise encore un peu
plus le clivage « sunnites du Golfe vs chiites
iraniens et du Hezbollah
 ». Bref, « le problème en
Syrie
, résume Karim Émile Bitar, c’est que sur la
révolution spontanée de départ, pacifique, sur la
base de revendications sociales et économiques,
à l’instar de ce qui s’était passé en Tunisie ou en
Égypte, s’est rapidement greffée la guerre froide
régionale qui depuis sept ou huit ans oppose
l’Iran aux États-Unis et à l’Arabie Saoudite.
 » Et
si demain, le régime de Bachar Al-Assad tombe,
c’est ce très instable équilibre régional qui sera
remis en question sans que personne ne sache
ce qui lui succédera.

Les jeux de puissances

On touche là aux intérêts des puissances
dans une région où se trouvent la plupart
des réserves pétrolières mondiales. Sur fond
d’ambition assumée des émergents… et des
revenants. «  Après 20 ans de mise à l’écart et
de dépouillement de leur périphérie, les Russes
sont en train de revenir sur la scène mondiale
,
considère Fabrice Balanche. Ils partent en
reconquête des territoires perdus et quittent
l’espace soviétique pour prendre contact avec
d’anciens partenaires stratégiques. En Libye,
ils ont accepté l’intervention étrangère et ont le
sentiment de s’être fait avoir puisque le pays
est en train de devenir un quasi-protectorat
occidental ! Ils n’accepteront pas que cela
se reproduise avec la Syrie. D’autant que ce
pays a pour eux un enjeu stratégique réel :
ils y disposent d’une base maritime à Tartus
et y ont déployé des radars pour contrer ceux
de l’Otan en Turquie.
 » Clairement, Moscou
entend, au Moyen-Orient, s’appuyer sur l’axe
iranien pour contester l’hégémonie américaine
dans la région. Une stratégie que trahi son
investissement total dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) [2]. Politique,
cette réorientation « asiatique » de la Russie a
aussi pour ambition de trouver des marchés à son
complexe militaro-industriel. « Et dans ce secteur,
confie le chercheur, pour trouver des clients,
il faut faire la preuve qu’on est fiable et qu’on
honore les contrats.
 » Défendre les Syriens, à qui
ils vendent des armes, en maintenant leur veto
au Conseil de sécurité, c’est aussi envoyer un
signe aux futurs clients potentiels : la Russie ne
lâche pas ses amis.« On peut parler aujourd’hui
d’un conflit de basse intensité en Syrie
, conclut
Fabrice Balanche. En face des Russes et des
Chinois qui soutiennent Assad, il y a bien une
aide logistique de l’Otan, et militaire du Qatar
et de l’Arabie Saoudite aux rebelles syriens.
C’est un jeu de dupe : les occidentaux crient
très fort qu’ils souhaitent que le Conseil de
Sécurité intervienne, tout en sachant que la
Russie est inflexible.
 » Et tandis que chacun
profite du statu quo pour défendre ses intérêts,
placer ses pions, renforcer sa position, le petit
peuple syrien continue de payer au quotidien
ses rêves de liberté.

Notes

[1Lire « “Résistance“ et/ou “révolution” : un dilemme
libanais face à la crise syrienne » de Nicolas Dot Pouillard
sur http://ifpo.hypotheses.org/2833.

[2L’OSC regroupe le Kazakhstan, le Kirghizistan, le
Tadjikistan et l’Ouzbekistan autour de la Chine et de la
Russie ; l’Afghanistan et l’Iran y ont le statut d’observateur.
Lire « La Chine et la Russie mettent en scène leur alliance
et leurs nouvelles ambitions », Le Monde du 8 juin 2012.

Portfolio

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