Fellahin aux champs, le Caire, 1900. Brooklyn Museum Archives.
Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 9 mars 2011

Tariq Ramadan : "Les mêmes espoirs"

L’essayiste, professeur d’Etudes islamiques contemporaines à l’université d’Oxford, juge que le mouvement de liberté qui secoue le monde arabe met à mal la théorie du choc des civilisations.

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Ce qui est en train de se passer dans le monde arabe va-t-il nourrir ou affaiblir les tenants du "choc des civilisations" ?

Tariq Ramadan  : Très clairement, le mouvement en cours dans cette région du monde bat en brêche cette théorie binaire. Car on s’aperçoit qu’il s’agit de mouvements populaires, de masse, et qu’aucune organisation politique, quelle qu’elle soit, ne peut en revendiquer la paternité. Le mouvement vient d’en bas et exprime le souhait de ces populations de se débarrasser des chapes de plomb qui les étouffent depuis des décennies. Elles veulent la dignité, la liberté, la démocratie, elles veulent ne plus être brimées, torturées, baillonnées... C’est à dire des revendications qui ont aussi été celles des peuples en Occident et en Europe de l’Est en d’autres périodes. On peut dire, à la lecture de ce mouvement, que ce qui rapproche les peuples est plus important que ce qui les sépare. Ils se soulèvent au nom des mêmes espoirs.

Un certain nombre de dirigeants occidentaux, dont Nicolas Sarkozy, n’ont pourtant pas cessé de mettre en garde contre l’émergence de pouvoirs islamistes dans ces pays...

T.R.  : Il y a plusieurs interprétations de ce qui se passe dans le monde arabe. Et ceux qui se focalisent sur la question de l’islamisme passent à côté du véritable enjeu. Ainsi, en Egypte aujourd’hui, la question centrale est celle des forces contradictoires au sein de l’armée egyptienne. Qui, demain, à la place de Moubarak et de son régime ? C’est cela qui intéresse les américains qui souhaitent garder une capacité à maintenir un champ de contrôle dans la révolution egyptienne. Ils sont donc prudents et pragmatiques. Rappelons au passage que les Etats-Unis n’ont jamais eu aucune difficulté à travailler avec les courants les plus rétrogrades de l’islam politique que ce soit en Afghanistan il y a 30 ans ou aujourd’hui en Arabie Saoudite...
Le gouvernement français, lui, a semblé s’engager plutôt dans une voie "bushiste" et israélienne. En persistant à préférer des dictatures à des pouvoirs susceptibles de rendre leur dignité aux peuples. On est toujours sur cette grille d’analyse d’un monde arabe qui serait définitivement condamné à l’islamisme radical ou à la dictature : Moubarak ou le chaos... En fait, de nombreux pays occidentaux, dont la France, sont un peu obligés de faire perdurer cette équation simpliste pour justifier le soutien inconditionnel qu’ils ont accordé pendant des décennies à ces dictateurs !

En Egypte, les Frères musulmans ont été pris de cours par le mouvement. Comment l’analysez-vous et l’opposition vous paraît-elle en mesure de prendre ses responsabilités aujourd’hui ?

T.R.  : Les Frères musulmans ont une légitimité historique d’opposant mais clairement pas la pulsion du mouvement, ni sa fraîcheur, ni sa radicalité. Ce mouvement est âgé de 80 ans et il n’a pas pris le virage de la jeunesse. Quant à l’opposition, elle doit s’imposer un cadre politique et s’y tenir. Sans cela, l’une des qualités de ce mouvement qui était de ne pas avoir de leadership, peut, au moment de construire une alternative, devenir une faiblesse.

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