Accueil > monde | Par Karine Gantin | 1er mars 2006

Tchad, pays de convoitises

Le Tchad, riche en pétrole, miné par la corruption, sanctionné par la Banque mondiale après l’échec d’un projet controversé. La France appuie le pouvoir en place par une importante présence militaire. Retour sur une affaire de pipeline et de gros sous.

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Arguant de problèmes de trésorerie récurrents, le pouvoir tchadien d’Idriss Déby a décidé en janvier de verser directement désormais aux caisses de son Trésor les 10 % de revenus pétroliers qu’on transférait jusqu’ici vers un Fonds pour les générations futures, conformément à son accord passé avec la Banque mondiale. Ce nouveau rebondissement dans l’histoire encore récente de l’exploitation des gisements pétroliers tchadiens a cristallisé pendant plusieurs semaines une partie des affects collectifs sur le continent africain : nouvelle preuve scandaleuse de la corruption tchadienne, pour les uns, absolue souveraineté d’une décision nationale, pour les autres, contre ce qui est vécu comme une nouvelle « humiliation » imposée par le Nord (1).

Cette affaire, aux contours multiples, raconte une Afrique contemporaine en mutation et enlisée dans de nombreuses contradictions. Dans les rapports de force internationaux en évolution, les organisations financières internationales jouent un jeu complexe, entre idéologie néolibérale et tentatives avortées de réorientation (2). Rajoutons l’enjeu du pétrole africain, attirant un nombre croissant de puissances économiques qui espèrent diversifier leurs sources d’approvisionnement énergétique. Sans oublier la gabegie d’une majorité de pouvoirs en place en dépit du lobbying actif des ONG internationales et de la renaissance palpable des sociétés civiles nationales. Sociétés qui, hier encore, se trouvaient assommées par tous les régimes dictatoriaux qui surgirent après ces indépendances pour lesquelles elles avaient lutté (3).

Le projet pilote

La Banque mondiale a mené un jeu idiot sur un terrain tchadien miné d’emblée. Le pays est classé par Transparency International comme le plus corrompu au monde, et la qualité des ouvrages y est notoirement fonction du pourcentage des commissions versées pour être attributaires des marchés... A la tête du pays, le régime d’Idriss Déby bénéficie du soutien de la France, ancien colonisateur, qui maintient sur place une importante présence militaire. Le pétrole découvert sur le territoire, et dont plusieurs gisements restent encore inexploités, attise les convoitises de tous. Or, pour acheminer le pétrole vers les marchés internationaux, la Banque mondiale a voulu soutenir la construction d’un pipeline reliant la région pétrolifère tchadienne de Doba au terminal maritime camerounais de Kribi, distant de 1000 kilomètres. Les risques écologiques, humains et financiers étaient si exorbitants que Shell et Elf avaient préféré eux-mêmes reculer. Le consortium final retenu, regroupant les compagnies états-uniennes Exxon Mobil et Chevron Texaco ainsi que la malaisienne Pétronas, a pu mener finalement ce projet à son terme grâce au soutien stratégique et financier de la Banque mondiale. Ce faisant, l’organisation financière mondiale est passée outre les protestations de nombreuses organisations écologistes, de défense des droits de l’Homme et de solidarité internationale... Après le refus d’Idriss Déby d’honorer ses engagements en janvier, la Banque mondiale a finalement suspendu le déboursement des projets en cours et gelé le compte de la Citibank londonienne où Exxon reverse les parts de l’Etat dans la production pétrolière. Quant à Exxon, la première compagnie pétrolière au monde, ainsi dépourvue de son puissant partenaire institutionnel, elle va devoir renégocier les contrats passés avec le Tchad, où elle a investi déjà près de 4 milliards de dollars... Pendant ce temps, le Tchad, dont la manne internationale a soudain tari, s’est tourné vers Taiwan et Dubaï en vue d’un nouveau montage pétrolo-financier (4).

La réputation de la Banque mondiale, qui avait réalisé son investissement le plus important en Afrique noire avec ce projet de pipeline, est sérieusement écornée par l’affaire. Elle avait engagé sa crédibilité dans un programme qu’elle voulait pilote parce qu’il devait permettre aux populations tchadiennes, comme elle l’avait planifié, de profiter des bénéfices du pétrole. Car elle avait imposé au président tchadien Idriss Déby de consacrer 90 % des recettes tchadiennes sur le pétrole à des projets sociaux sélectionnés et à des investissements dans la région de Doba, tandis que les 10 % restants devaient être mis en réserve pour les générations futures sous la forme d’un « fonds » spécifique contrôlé par la Banque mondiale.

Un financement controversé

L’organisation a-t-elle du moins, par ces sanctions, sauvé la face ? Pour l’ONG écologiste Les Amis de la terre, « cette décision rare et extrême (de suspendre ses décaissements et ses plans) souligne l’échec total de la Banque à maîtriser un projet d’industrie extractive risqué dans un pays notoirement autoritaire et corrompu ». L’ONG du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) dénonce plus explicitement « le discours tonitruant des experts de la Banque mondiale sur la bonne gouvernance, la corruption et la réduction de la pauvreté, qui n’est qu’une sinistre farce. Il était clair dès le début que ce projet allait aboutir à l’enrichissement d’un dictateur notoire qui vient de se permettre un bras d’honneur magistral. (...) En fait, une fois de plus, chacun a fait ce qu’on attendait de lui. La Banque mondiale a rendu possible un oléoduc qui permet à des multinationales pétrolières de faire main basse sur une richesse naturelle et à leurs actionnaires de réaliser de juteux profits. Le président tchadien fait main basse sur les richesses de son peuple. » Effectivement, les organisations de la société civile tchadienne constituées en réseau ont dénoncé dans un mémorandum commun une crise sociale délibérément entretenue par le pouvoir tchadien, et rappelé que celui-ci a de nouveau omis de payer les traites des fonctionnaires, se justifiant par le besoin de récupérer en urgence les 10 % destinés aux « générations futures » : « La frustration des fonctionnaires, des étudiants, des retraités et de la population tchadienne tout entière est instrumentalisée pour arriver aux fins du démontage du mécanisme de gestion et d’utilisation des revenus pétroliers et revenir à la méthode traditionnelle de la rente pétrolière à l’image des autres pays pétroliers », expose le mémorandum (5). Le CADTM, lui, s’inquiète pour les libertés civiles et la paix dans ce nouveau contexte : « Fragilisé par de fortes tensions sociales, des tentatives de renversement et des désertions dans l’armée, Déby cherche à renforcer son dispositif militaire et répressif... » La Banque mondiale s’est couverte de ridicule, d’un avis partagé. D’autant que, malgré les injonctions qui lui ont été faites par le G8 de Glenneagles en juillet 2005 (6) et ses propres engagements, la Banque n’a toujours pas modifié sa politique énergétique, raconte Sébastien Godinot, des Amis de la Terre : « Elle continue avant tout de financer l’augmentation du changement climatique, dans des projets très controversés comme le gigantesque oléoduc Baku-Tbilissi-Ceyhan en mer Caspienne. Et elle réaugmente ses financements pour des méga-barrages controversés également, comme celui de Nam Theun 2 au Laos. » Et pourtant, insiste l’ONG, pleins cartons de projets à l’appui, « les renouvelables et l’efficacité énergétique ont un potentiel colossal pour fournir une énergie propre à ceux qui en sont encore démunis et plongés dans la misère... »

/1. Par ailleurs, l’Union africaine a refusé d’extrader vers Bruxelles Hissène Habré, l’ancien président du Tchad, afin qu’il soit jugé suite au mandat d’arrêt international lancé contre lui pour « crimes contre l’humanité ».../

/2. La désignation de Paul Wolfowitz, théoricien de la puissance américaine, à la tête de la Banque mondiale en 2005 ne plaide pas en faveur de la poursuite des réorientations annoncées par la « banque du développement » ces dernières années, sous la pression des ONG partenaires ou sur la base de rapports internes./

/3. Le rassemblement en janvier à Bamako des associations et militants africains contre la mondialisation néolibérale dans le cadre du Forum social mondial a prouvé/

/la vigueur et l’autonomie des sociétés civiles dans de nombreux domaines d’action sur le continent./

/4. « Une histoire qui confirme le basculement des parrains de l’Afrique, de l’Atlantique vers le Pacifique », dixit un spécialiste des matières premières sur RFI./

/5. En ligne sur www.liberationafrique.org/

/6. Le G8 de Glenneagles, en juillet 2005, a demandé à la Banque mondiale d’impulser la création d’un « nouveau cadre pour les énergies propres et le développement »./

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