Accueil > actu | Par Catherine Tricot | 1er octobre 2006

Tentation blairiste, le "pari de la gauche gagnante" ?

Le blairisme a mauvaise presse en France, mais il ne constitue pas moins un modèle pour des socialistes français. D’où vient ce pouvoir de séduction ? L’analyse de Keith Dixon, auteur d’Un abécédaire du blairisme.

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Keith Dixon est professeur de civilisation britannique à l’université Lumière-Lyon II et membre de l’association Raisons d’Agir. Il a publié Un abécédaire du blairisme : Pour une critique du néolibéralisme guerrier, éd. du Croquant, 11 euros.

Vous avez analysé la prise du pouvoir par Tony Blair au sein du parti travailliste. Pouvez-vous rappeler les bases de cette conquête ?

Keith Dixon. Pour comprendre la victoire de Blair en 1994, après le décès inattendu de John Smith, il faut se rappeler le contexte de l’époque. Le parti conservateur était au pouvoir depuis quinze ans et le paysage intellectuel et politique avait été transformé par les années Thatcher (1979-1990). Même le départ de Thatcher et le début d’une récession économique n’ont pas profité aux travaillistes. John Major, un des plus insignifiants premiers ministres britanniques, avait quand même pu emmener son parti à la victoire lors des élections législatives de 1992. Pour beaucoup de membres du parti travailliste à l’époque, Blair était un choix porteur d’avenir : il était jeune, avenant et à l’aise devant les médias : ce qui avait été rarement le cas des dirigeants travaillistes jusque-là. Il avait une rhétorique qui complétait son look : ainsi promettait-il une modernisation tous azimuts de la vieille machine travailliste. Qui plus est, il avait réussi à s’entourer d’une coalition qui allait de la « gauche municipale » (dont David Blunkett, l’ancien maire de Sheffield, était une figure de proue) à la vieille droite du parti, en passant par Gordon Brown ou Robin Cook, tous deux marqués à gauche pendant la période thatchérienne. La stratégie politique proposée par Blair qui consistait à séduire les couches moyennes du Sud de l’Angleterre : les mêmes qui avaient soutenu la révolution thatchérienne pendant les années quatre-vingt mais qui commençaient à s’en détourner : était peu contestée par un parti qui voulait avant tout revenir aux affaires. Les quelques voix critiques, venant pour l’essentiel de l’aile gauche du parti, étaient dans ces conditions inaudibles.

Le blairisme a mauvaise presse en France. Comment expliquer son succès en Angleterre, au-delà des vicissitudes actuelles de la popularité de Tony Blair ?

K.D. Le blairisme a peut-être mauvaise presse, mais nombreux sont ceux, dans les champs médiatique et politique français, y compris au sein du parti socialiste, qui continuent encore à admirer l’œuvre néotravailliste. On sait que Ségolène Royal, par exemple, approuve certains aspects du blairisme, en particulier ce qu’elle perçoit comme la flexibilité du marché du travail britannique. Blair a emmené son parti à trois victoires législatives successives (en 1997, 2001 et 2005) et cela malgré une forte érosion du vote travailliste et, pendant son deuxième mandat, une véritable crise interne du parti lors de la guerre d’Irak. C’est la première fois de son histoire que le parti travailliste a remporté un troisième mandat d’affilée. Pour cette raison l’on peut dire que le blairisme, en tant que stratégie électorale, est une réussite. Mais en ayant dit cela, l’on n’a pas dit grand-chose. La vraie question est de savoir ce que Blair et ses gouvernements successifs ont fait de ces victoires politiques. Et là, le bilan est sans équivoque : depuis 1997, la Grande-Bretagne a conservé le cap néolibéral initialement choisi par Thatcher, avec une économie de plus en plus dérégulée et un secteur public réduit à sa plus simple expression. Blair a privatisé le contrôle aérien, ainsi que le métro de Londres, et a accru le nombre de prisons privées, sans parler de la privatisation rampante de services de santé et d’éducation. Qui plus est, la flexibilité du marché du travail britannique, synonyme de précarité généralisée, est considérée par les blairistes comme un modèle pour l’Europe entière. Si Blair a pu continuer à diriger le pays et le gouvernement néotravailliste poursuivre son œuvre de subversion de l’ensemble des traditions de la gauche britannique, c’est essentiellement pour deux raisons. La première : en adoptant des modes de gestion économique et sociale hérités du thatchérisme, Blair a réussi à réduire l’opposition conservatrice à l’impuissance politique. Le parti conservateur, pendant les premières années du blairisme, a été obligé de droitiser ses positions pour trouver une place sur l’échiquier et, en faisant cela, il s’est coupé d’une partie de sa base sociale. La deuxième raison, c’est que, malgré des tentatives diverses, la gauche travailliste, très affaiblie, n’a jamais réussi à contester efficacement les orientations blairistes (avec l’exception de la deuxième guerre en Irak). Historiquement, il n’y a jamais eu beaucoup de place à la gauche du parti travailliste pour construire une alternative politique.

Le blairisme s’appuie sur un système de valeurs. Pouvez-vous les présenter ? Quelle place prend dans le discours blairiste ce système de valeurs ?

K.D. Les valeurs que Blair revendique n’ont rien à voir avec celles du mouvement ouvrier britannique, y compris dans ses manifestations sociales-démocrates. Comme nous avons vu, sur les questions économiques le blairisme s’inspire du libéralisme. Sur les questions de société, Blair a réussi à combiner une ouverture certaine (la défense des droits des homosexuels, par exemple) et un véritable conservatisme moral (concernant la politique pénale, par exemple). Les « valeurs » qui sont régulièrement revendiquées par Blair ne sont que rarement explicitées : quand elles le sont, elles portent une forte trace des convictions chrétiennes du premier ministre britannique.

Quels sont les liens entre le PS français et le New Labour de Tony Blair ?

K.D. Les relations officielles entre les deux partis sont peu médiatisées puisque le blairisme est peu apprécié par l’opinion de gauche française. Il y a cependant des liens solides entre certains dirigeants du parti socialiste par le biais du think tank blairiste Policy Network. C’est le cas, par exemple, de Dominique Strauss-Kahn. Des intellectuels socialistes, dont l’ambition est d’en finir avec ce qu’ils décrivent comme le « surmoi marxiste » de la gauche française, comme Zaki Laïdi ou Laurent Bouvet, restent très proches de l’approche blairiste. Bouvet a été très actif dans le resserrement des liens entre intellectuels et militants des deux partis. Ce n’est sans doute pas anodin que le premier livre de Blair publié en France porte une introduction élogieuse de Martine Aubry, qui parle du blairisme comme « pari de la gauche gagnante », et que le deuxième ouvrage de Blair en langue française porte une introduction, tout aussi élogieuse, de Jacques Delors.

Est-ce que la crise actuelle au sein du parti travailliste préfigure une inflexion politique ? Est-ce la fin du blairisme ?

K.D. Blair est à la fin de sa carrière politique et il est maintenant certain qu’il laissera sa place d’ici un an. Son successeur le plus probable est Gordon Brown, l’actuel chancelier de l’Echiquier. Malgré les efforts de l’entourage de Brown de le présenter comme une alternative de gauche à Blair, rien dans le comportement de cet Ecossais depuis qu’il est entré dans le gouvernement de Blair (en 1997) ne permet de déceler son penchant à gauche. Au contraire, c’est lui qui, dès l’arrivée des néotravaillistes au pouvoir, a décidé d’octroyer une autonomie complète à Banque d’Angleterre dans la fixation des taux d’intérêt, privant ainsi le gouvernement d’un de ses moyens privilégiés pour influer sur l’économie. De par son comportement Brown est devenu un baron du blairisme et ceux qui s’attendent à un virage à gauche sous sa direction risquent d’être déçus.

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