Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er avril 2008

Théâtre : fantômes de Kleist

Quatre spectacles à partir de textes de Heinrich von Kleist, artiste autrichien né en 1777, c’est étrange. Surtout quand personne ne le remarque vraiment. Est-ce parce qu’il est un auteur du ratage qu’on le manque nécessairement ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La Cruche cassée , La Marquise d’O. , La Petite Catherine de Heilbronn , Penthésilée , quatre textes de Kleist mis en scène récemment : on aurait pu dire que 2007-2008 était une saison Kleist, mais on ne l’a pas dit, ni beaucoup vu, et il est bien étrange que cette présence de Kleist ait été à la fois si évidente et si discrète. Sauf à penser que c’est dans cet effet de fantôme qu’il aura finalement été le plus présent.

Ce ne sont pas les 230 ans d’anniversaire de sa naissance, en 2007, ni les 197 ans depuis sa mort, en 2008, qui justifieraient que l’on se soit mis à lire Kleist, à la faveur d’un de ces faux événements médiatico-institutionnels. Et quand on demande aux metteurs en scène comment un engouement de ce genre pourrait s’expliquer, la plupart restent cois. Certes, le phénomène de mode semble se suffire à lui seul : circulation des noms et des textes par réseaux, paliers, sauts de paliers, de manière hasardeuse, pourrait expliquer que l’on s’empare de « Kleist » cette année. La présence de l’auteur n’est certes pas non plus une rareté absolue : Le Prince de Hombourg par Daniel Mesguich en 2005, Penthésilée par Julie Brochen en 1998, pour ne parler que des gens visibles. Néanmoins le phénomène de cette saison est d’importance, au moins logistique : quatre « grosses productions » (deux centres dramatiques nationaux et deux théâtres nationaux). Mais alors, pourquoi Kleist ? Il faut bien avouer qu’invoquer la mode ne dit pas grand-chose des objets sur lesquels elle jette son dévolu.

ROMANTISME ALLEMAND

Sans parler de La Cruche cassée, mis en scène par Frédéric Bélier-Garcia, que nous n’avons pas vu, et si c’est l’usage de Kleist qui peut nous éclairer sur les raisons de son choix, alors c’est une triste et mauvaise raison, tant les trois spectacles en question, La Marquise d’O. , La Petite Catherine et Penthésilée , mis en scène respectivement par Lucas Hemleb, Jean Liermier et André Engel, sont décevants. La déception n’est pas de la même teneur à chaque fois, mais il semble que quelque chose de propre à Kleist et à ses personnages soit irréductible à une certaine manière actuelle de travailler théâtralement. Deux raisons à cela. Tout d’abord, quelque chose du romantisme allemand, a fortiori de ses marges encombrantes, qui ne se laisse pas attraper par le cartésianisme à la française, pour le dire avec des catégories lourdes. A quoi s’ajoute, dans un second temps, la propension actuelle à la boulevardisation du théâtre public, dont le spectacle La Marquise d’O. témoigne notamment et qui jette une vulgarité dommageable sur le texte.

IMPOSSIBLE CONNAISSANCE

Quelque chose de Kleist que l’époque, au-delà de la France, ne comprendrait pas, voilà mon hypothèse. J’en prendrai pour preuve trois exemples. Mais avant je dirai deux mots au sujet de Heinrich von Kleist, auteur prussien né en 1777 et mort à 34 ans, appartenant à cette génération des jeunes hégéliens qui, comme Friedrich Hölderlin, avaient vingt ans au moment de la Révolution française, et dont la pensée politique s’est construite arc-boutée contre la France de la Révolution et de Napoléon. Suicidé avec sa compagne en 1811, il a à la fois le statut d’un des plus grands poètes allemands, tout en ayant eu une œuvre trop singulière pour en obtenir de son vivant une reconnaissance assurée. « L’œuvre de Heinrich von Kleist est le domaine privilégié du malentendu » , dit Marthe Robert (1). Kleist a tiré de sa lecture de Kant et de sa théorie de la relativité de la connaissance, l’idée que la connaissance est impossible et cette pensée pose une ombre portée décisive sur toute l’œuvre. Aussi, le moins que l’on puisse dire est que les textes des trois spectacles se laissent difficilement réduire à des lectures simplistes. C’est la force que reconnaît Frédéric Belier-Garcia, directeur du Centre national dramatique d’Angers, metteur en scène de La cruche cassée, à cet auteur : d’être en phase avec ce qu’il y a d’incertitudes à notre époque. A période politique et sociale troublée, goût pour des personnages indécidables et flous ? Kleist serait en somme un auteur que la postmodernité serait mieux à même de lire que la modernité.

Sauf qu’il ressort du traitement de Kleist sur scène, du moins dans la somme constituée des spectacles de Hemleb, Engel et Liermier, quelque chose de bourgeois et de solidifié qui échoue à rendre à la fois le somnambulisme et la violence des histoires de Kleist. Illustration en trois temps.

LA MARQUISE D’O.

Prenons tout d’abord l’histoire de la marquise d’O. : pendant l’attaque du fort où elle habite, une jeune veuve, fille de gouverneur, est sauvée d’un viol collectif par un jeune comte qui, profitant de son évanouissement passager, abuse d’elle. La marquise se retrouve enceinte sans connaître l’identité du père et finit, pour sauver son honneur, par passer une petite annonce pour retrouver le père et l’épouser. Il s’avèrera que le violeur se présentera comme père et futur époux et que la marquise est amoureuse de lui. Happy end  ? A condition de faire avec l’équation que le viol est le lieu de la vérité du désir.

La construction de la nouvelle : c’est en effet une nouvelle, non une pièce de théâtre : est en flash-back : elle commence par l’annonce dans la presse, de sorte que pour le lecteur est d’emblée posé le drame : la marquise attend un enfant et en cherche le père. Or, très significativement, le spectacle de Hemleb a remis la narration dans le sens chronologique, plaçant le spectateur non pas dans la position de celui qui reconstruit l’histoire a posteriori, mais dans celle de quelqu’un qui découvre au fur et à mesure les événements dans un jeu de suspense : qu’arrive-t-il à la marquise ? Comment se fait-il qu’elle soit enceinte ? Mais qui donc va bien répondre à l’annonce ? Le jeu des comédiens, accentué et illustratif, jouant sur des effets de complicité avec le public, ne fait que renforcer cette option « boulevard » au point qu’il semble que la seule question à laquelle la pièce se réduise soit la très triviale « mais qui est donc le père ? » . Bien sûr, personne n’empêche personne de faire du vaudeville avec Kleist, sauf que ça n’a pas grand intérêt.

LA PETITE CATHERINE

Cette propension irritante à traiter des histoires de Kleist comme des drames bourgeois se retrouve au niveau de la direction d’acteurs. Certes l’hégémonie d’une espèce de réalisme psychologique regonflé aux pseudo-exigences de la scène est un fait général, qui emporte la grande majorité du théâtre actuellement. Mais appliquée aux personnages de Kleist, il en résulte une tension difficile, pour peu que l’on soit attaché à ce qu’il invente en propre. Voici les grandes lignes de La Petite Catherine de Heilbronn : c’est l’histoire de l’union de deux êtres destinés l’un à l’autre, une jeune fille de bourgeois et un aristocrate, l’une sachant d’emblée qu’elle est vouée à cet homme, l’autre accomplissant le trajet de la reconnaissance de cette femme comme sienne pendant le temps de la pièce. Leur commune destinée leur fut révélée en un même rêve fait la même nuit. Et il s’avérera que Catherine est (là encore) fille d’un viol (de l’empereur de Prusse sur une jeune villageoise), et donc de sang impérial. Rien de plus énigmatique que ces êtres dont le secret de la destinée ne leur est donné que dans leur sommeil. Comme si, chez Kleist, la vérité n’avait d’expression que dans l’inconscience ou la violence sexuelle. Or là aussi le jeu des acteurs est bien costaud, bien clair, sans zone d’ombre, sans trouble, dans une bonne lisibilité rustaude.

PENTHÉSILÉE

Catherine est de ces personnages kleistiens, comme Penthésilée, qui ne sont que d’un bloc, celui de leur désir. On connaît l’histoire de la reine des Amazones (2) : Penthésilée, amoureuse d’Achille, le dévore au combat, car « Désirer... déchirer... cela rime » , dit-elle. Là aussi, on aura pu regretter que le théâtre ne prenne pas la mesure de ses possibles. Pour ne parler que des décors, ceux de Penthésilée (une part seulement des scènes), ainsi que ceux de La Petite Catherine, sont massifs, sans espaces de respiration, dans une épaisseur qui ne fait jamais place à l’air. Excepté la jolie séquence du pont et la scène finale où soudain le plateau s’ouvre à la circulation et au vide. Peut-être qu’on ne peut pas monter Kleist si l’on a peur de sa peur du vide, car les histoires de Kleist sont tout sauf des jardins à la française.

Il y a un rapport au vertige, au sommeil, à l’obsession folle, dont aucune de ces mises en scène ne donne l’ombre de la première image et idée, probablement parce qu’il semble que l’on croie toujours que regarder, c’est voir. Donc que tout ce qui sera vu se doit d’avoir été montré. Et si le théâtre n’avait rien à voir avec ça ? On pense à Kantor qui disait que, pour exprimer la vie, le théâtre devait être du côté de la mort. Force est de constater qu’à voir ces trois spectacles, Kleist attend encore d’être mis en scène.

Diane Scott

 [1] [2]

Notes

[11. Dans Un homme inexprimable, L’Arche, 1955, p. 29.

[22. Peuple de guerrières constitué des femmes d’un village scythe, violées et raptées par des envahisseurs voisins qu’elles ont ensuite exterminés.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?