Accueil > Société | Par | 1er octobre 2007

Tiken Jah Fakoly : « l’ouverture des frontières est un droit »

« Ouvrez les frontières » ! Dans son album L’Africain, Tiken Jah Fakoly aborde l’immigration tandis que la question est plus brûlante que jamais. Rencontre avec un chanteur rasta et utopiste, porte-parole d’une jeunesse africaine désenchantée.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vous chantez « Ouvrez les frontières ». Pensez-vous que c’est une solution ?

Tiken Jah Fakoly. L’ouverture des frontières n’est pas une solution mais un droit. Quand les Occidentaux souhaitent un visa pour l’Afrique, ils l’obtiennent. L’inverse est beaucoup plus compliqué et c’est une injustice flagrante. Mais l’ouverture totale des frontières n’est pas possible. Ce serait encourager l’exode. Ce qui serait dommageable pour l’Afrique. Combien de Français ont immigré aux Etats-Unis ? L’histoire montre que l’immigration est un processus normal. Pourtant, aujourd’hui, tout le monde s’affole car il s’agit d’immigration africaine et donc de Noirs.

Pourquoi les jeunes continuent-ils de partir ?

T.J.F. Un immigré a les moyens d’envoyer 100 euros par mois au pays, l’équivalent de 65 000 francs CFA. Quelles que soient les galères qu’ils vivent ici, ils arrivent à construire des maisons en Afrique. Voilà pourquoi certains parents poussent leurs enfants au voyage.

Un jeune m’a demandé de l’aide pour quitter l’Afrique. Ma réponse fut négative car la vie est dure en Europe. Il m’a répondu que lorsque je revenais de France, je « brillais ». Je lui ai répondu que j’avais un métier et que ma maison de disques me prenais en charge. J’ai du mal à les convaincre de la réalité qui les attend. Pour certains, il est difficile de raconter ce qu’est réellement la vie en France, de parler de leur métier, que bien souvent ils n’auraient jamais accepté en Afrique.

Que peut apporter le codéveloppement ? Est-ce du même registre que ces « nouveaux mensonges » que vous dénoncez dans la chanson « Politicien » ?

T.J.F. C’est une bonne chose si c’est sincère. On parle toujours de ce que les pays occidentaux apportent au développement en Afrique et jamais du contraire. Il existe une continuité de la période coloniale jusqu’à aujourd’hui. Même si cela prend d’autres formes, l’Afrique doit toujours être reconnaissante envers l’Occident. On n’explique pas ce que l’Africain apporte, par conséquent il n’évolue pas et s’enferme dans cette image figée. On a réussi à nous faire croire que nous ne disposions pas de richesses. Pourtant l’Afrique en regorge, exploitées par les multinationales, et nous continuons à vivre pauvrement. Les promesses des hommes politiques paraissent sincères mais ils attendent toujours un retour. Par exemple, lorsque la France apporte une aide à la Côte-d’Ivoire, elle demande que le bitumage des routes revienne à une entreprise française.

Dans votre chanson « Y’en a marre », vous dénoncez l’esclavage, la colonisation, la coopération et la mondialisation. Quel est le lien entre tous ces enjeux ?

T.J.F. Ce sont les capitalistes. Ces hommes les plus puissants ont créé tous ces systèmes dans le but de dominer et de maintenir l’Afrique dans un état de dépendance et de sous-développement. Après s’être rendu compte que les Africains commençaient à s’instruire et à comprendre ce qu’était la colonisation, ils ont trouvé un autre système, la mondialisation, pour nous maintenir dans cet état de médiocrité. La mondialisation peut être une bonne chose si on tient compte des particularités de chaque région du monde. Des organismes comme la Banque mondiale et l’OMC ont été créés pour maintenir l’Afrique dans cet état de dépendance. L’OMC impose aux pays africains le prix d’achat de leurs matières premières. Le partage du gâteau n’est pas équitable.

Que pensez vous de la politique de Nicolas Sarkozy et de son discours à Dakar ?

T.J.F. Le discours de Dakar est une insulte pour l’Afrique (lire la chronique page 23). C’est une preuve d’ignorance de notre histoire d’autant plus choquante qu’elle vient d’un chef d’Etat. A nous, Africains, de prendre nos dispositions. Dans les années 1960, nous avons eu des chefs d’Etat conscients comme Patrice Lumumba ou Thomas Sankara (lire l’article page 31). Ils avaient compris le complot occidental pour diviser l’Afrique et ils savaient que notre force serait dans l’unité. Malheureusement, ils ont été trahis par certains de nos frères dirigeants qui se sont alliés à l’Occident. Ces traîtres ont préféré garder leur fauteuils, plutôt que d’écouter leur peuple. Aujourd’hui, c’est notre devoir de poursuivre le travail. Nous devons éveiller les consciences, informer et éduquer les jeunes, pour que dans quelques années il y ait de vraies prises de position en Afrique sur des questions aussi importantes que les Etats-Unis d’Afrique ou bien l’immigration. Et si nos dirigeants ne prennent pas ça en charge sérieusement, le peuple finira par s’en occuper. Un jour, les jeunes attendront les charters sur les pistes d’atterrissages et ça ne se passera pas dans la douceur. Il faut continuer le combat.

Propos recueillis par Wéllé Koné et Victor Sauvage

Paru dans Regards n°44

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?