Accueil > monde | Par Sabrina Kassa | 1er novembre 2009

Tony Andreani : « Les vices de l’économie administrée »

Les dirigeants bolcheviks voulaient abolir les rapports marchands et les remplacer par une planification de la production, de la distribution et finalement des besoins. Pourquoi cela n’a pas marché ? Eléments de réponse.

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Quels sont les problèmes économiques auxquels le bloc communiste est confronté en 1989 ?

Tony Andreani. L’automne 1989 marque le début de la décomposition, puis de la chute des régimes communistes en Europe de l’Est, alors qu’il faudra attendre deux ans pour que l’URSS implose. Cela ne peut se comprendre que parce que le « bloc communiste » était fissuré depuis longtemps. En fait surtout depuis l’écrasement du printemps de Prague, qui a enterré (sauf, dans une certaine mesure, en Hongrie) les tentatives de réforme qui avaient été menées dans les pays satellites de l’URSS. Mais ces fissures n’étaient pas aussi béantes qu’on l’a dit : les populations dans les pays de l’Est européen n’étaient pas devenues farouchement hostiles au « socialisme réel », mais plutôt résignées, souhaitant malgré tout conserver les avantages du système, et la dissidence, sauf en Pologne, restait marginale. C’est que, contrairement à ce qu’on a dit, ces pays ne se trouvaient pas dans une situation coloniale. Le pouvoir soviétique était certes de type impérial, mais les relations économiques, au sein du CAEM (Conseil d’aide économique mutuelle), étaient plutôt équilibrées, au point que les Soviétiques ont pu se plaindre qu’elles leur coûtaient cher : de fait, l’Union soviétique exportait surtout de l’énergie à bon marché et importait beaucoup de produits manufacturiers de ces pays. Le nationalisme y était alors peu virulent (exception faite des pays Baltes) : ce sont les réformateurs dits radicaux qui l’exploiteront et l’exacerberont contre les bureaucraties en place. Donc les fissures dans le bloc soviétique constituaient des lignes de fracture, mais c’est bien du cœur de ce bloc qu’est venue, à mon avis, la secousse sismique qui a fini par le faire craquer et tout emporter. La fin de la rente pétrolière a pesé sur l’économie de l’Union soviétique. L’envolée des cours du pétrole dans les années 1970 avait représenté une manne financière pour celle-ci permettant de différer des réformes. Quand ces cours ont dégringolé, cette manne s’est tarie. Les pays de l’Est, eux, ont encaissé sévèrement la crise de la dette, qui étranglera tant de pays en voie de développement : ils s’étaient imprudemment endettés quand les taux d’intérêt étaient bas, ils se sont trouvés gravement endettés lorsque la FED (Banque centrale américaine) a brutalement relevé ses taux. Le ballon d’oxygène s’est transformé en un lourd fardeau. Trois facteurs ont aggravé la crise qui couvait depuis longtemps. Le premier, bien connu, est la course aux armements, relancée par le projet reaganien de la guerre des étoiles. L’économie soviétique, en panne depuis une dizaine d’années, n’était plus à même de rivaliser sur le plan militaire avec la puissance américaine, et de nombreux responsables se sont dit qu’il était temps de mettre un terme à la guerre froide, à commencer par Gorbatchev, quand il arriva au pouvoir en 1985. Le second est l’engagement militaire en Afghanistan, qui devint rapidement le Vietnam de l’Union soviétique. Le troisième fut la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui apparut comme un concentré des vices de l’économie administrée. Cela dit, tous ces facteurs ont joué sur une économie malade et sur un pouvoir politique affaibli et divisé. C’est vraiment vers les causes internes qu’il faut se tourner pour comprendre la crise de l’Union soviétique, qui a défait aussi l’imperium soviétique.

Cette crise, l’analysez-vous comme une fragilité structurelle du bloc communiste ou juste une incapacité à se réformer ?

T.A. Le système économique de type soviétique n’était pas si fragile, puisqu’il a tenu plus d’un demi-siècle. C’était, comme on l’a souvent dit, une économie de commandement ou encore une économie administrée. Les dirigeants bolcheviks étaient et se voulaient les continuateurs de l’une des trois grandes traditions du socialisme (à côté d’un socialisme de marché et du coopérativisme) : celle qui voulait abolir les rapports marchands et les remplacer par une planification de la production, de la distribution et finalement des besoins. Tous les débats entre eux ont tourné autour du rythme, et non de l’objectif final, si bien que Staline n’a pas eu trop de mal à l’emporter. Cette expérience n’a jamais pleinement réussi : une grande partie de l’économie, et une partie toujours croissante, a échappé aux organismes du Plan. Je ne crois pas pour autant que le système soviétique n’était qu’une variante particulière d’une économie marchande et salariale. Les rapports entre les unités de production étaient régis, en grande partie, par des ordres de transfert, la monnaie ne jouait qu’un rôle passif (la Banque de l’URSS accordant sur ordres des crédits presque gratuits), les prix des biens de consommation étaient indirectement administrés, tous les profits étaient centralisés pour être ensuite redistribués, les salaires étaient largement définis par des grilles, etc. Tout cela formait système, et avait une certaine cohérence, avec ses lois propres (par exemple son mode de régulation « par la pénurie »). Mais cela n’empêchait pas des contradictions, ainsi qu’en témoigne à sa manière la variété des interprétations, depuis celle du capitalisme d’Etat jusqu’à la « dictature sur les besoins », en passant par toutes les formes de la dégénérescence bureaucratique. Je crois que toutes ces interprétations ont eu leur part de vérité, mais qu’elles ont laissé échapper une contradiction fondamentale : le système soviétique était un mixte d’éléments capitalistes très particuliers (une sorte de monopole unique, ou d’immense holding, avec drainage de la plus-value vers le Parti/Etat, des formes spécifiques de gestion autoritaire des entreprises, etc.) et d’éléments communistes (égalitarisme salarial, distribution selon les besoins, etc.). Or ces éléments engendraient une telle tension, que le « système » ne pouvait tenir que par la contrainte, contrainte qui supposait in fine un Parti tout puissant, contrôlant l’appareil d’Etat et l’ensemble de la société.

Comment expliquer alors que le système soviétique ait tenu aussi longtemps ?

T.A. Il a engendré pendant longtemps un développement économique bien supérieur à celui des pays capitalistes. En fait, l’économie de commandement supposait une population mobilisée, à tous les sens du terme. Mobilisée par le désir de sortir de la misère, par les formidables possibilités d’ascension sociale qu’il offrait, par la guerre féroce que lui a livrée le nazisme. Mobilisée par la fierté nationale que représentait la mutation rapide de l’économie soviétique en deuxième économie mondiale, et par le développement de sa sphère d’influence. A côté de cela, la Terreur stalinienne, l’archipel du Goulag, le régime policier, les entraves à la liberté d’expression et aux autres libertés, la chape de plomb de l’idéologie officielle, les faux-semblants de la démocratie soviétique, sans être ignorés, sont apparus aux yeux du plus grand nombre comme le prix à payer pour atteindre des lendemains meilleurs. C’est lorsque la vie quotidienne s’est grandement améliorée (tous les citoyens soviétiques jouissaient, dans les années 1960-1970, d’un certain confort matériel : en dépit de la pauvreté et de la mauvaise qualité des biens de consommation : et d’incomparables avantages sociaux) que, le changement de génération aidant, l’insatisfaction est devenue grandissante. Si la société s’était démobilisée, ce n’est pas seulement parce qu’elle vivait mieux, c’est aussi parce que le Parti, qui jusque-là inspirait un certain respect, s’est déconsidéré par les privilèges, quoique soigneusement cachés, dont jouissait la nomenklatura, et par la montée de la corruption. Quant aux tentatives de réforme, elles ont toutes échoué jusqu’aux années 1980, parce qu’elles ne changeaient rien aux rouages du système, visant seulement à l’assouplir, et rencontraient l’opposition de l’immense bureaucratie du Parti et du Plan.

Quels types de réponses les réformateurs ont-ils essayé d’adopter dans les années 1980 ?

T.A. Quand Gorbatchev publie son livre Perestroïka, il dresse un tableau très lucide des maux de l’économie soviétique, mais ne dessine pas un canevas précis des réformes à effectuer, et de l’ordre dans lequel les mener. Je ne peux expliquer cet état d’impréparation que par la fermeture du débat pendant la période brejnévienne. C’est en partie pour permettre de le rouvrir que Gorbatchev a lancé la glasnost (1). On sait ce qu’il en est advenu : la critique a débordé le champ économique pour toucher tous les aspects de la vie politique, et la perestroïka a dû être conduite de manière précipitée et incohérente. Que signifiait libéraliser des formes de propriété et même aller jusqu’à l’autogestion (2) si on ne révolutionnait pas dans la même foulée le système bancaire, les formes de la protection sociale, la fiscalité, etc. ? C’était engendrer le chaos. L’exemple de la Chine a montré, a contrario, qu’il fallait commencer non par la glasnost politique mais par une réforme progressive, tâtonnante, expérimentale, du système économique : quoiqu’on puisse penser du tour qu’elle a pris par la suite.

Qu’est ce qui ressort de la rupture de 1989 ? Comment définir ce qui se passe depuis ?

T.A. La fin de l’URSS fut une catastrophe sans précédent pour la Russie. Une catastrophe territoriale : elle fut ramenée 400 ans en arrière. Une catastrophe économique : en dix ans, la production industrielle a chuté de près de 60 %, bien plus que pendant la Seconde Guerre mondiale. Les privatisations ont constitué le plus grand hold up de tous les temps. Une catastrophe sociale : on se souvient des retraités contraints de vendre sur les trottoirs leurs derniers effets pour survivre. Une catastrophe culturelle : l’un des peuples les plus cultivés de la terre (en dehors du domaine politique) sombrant dans l’alcoolisme. Une catastrophe démographique et sanitaire. A l’heure d’aujourd’hui, la Russie ne s’est toujours que partiellement relevée. La catastrophe ne fut pas moindre pour la plupart des républiques périphériques. Alors que, les indépendances une fois actées, les liens avec la Russie auraient dû prendre la forme d’un marché commun, le commerce avec elle s’est effondré. Quant à la situation des pays de l’Est, elle s’est aggravée, notamment sous le poids du véritable « ajustement structurel » imposé par les instances européennes pour leur intégration à l’Union. Elle ne s’est redressée que parce que ces pays sont devenus des sortes de colonies de déploiement des capitaux occidentaux. La réunification allemande s’est faite de la pire des façons, alors que la solution d’« un Etat, deux systèmes » (s’influençant l’un l’autre) : telle que la Chine l’appliquera avec Hong Kong, et sans doute dans le futur avec Taiwan : était parfaitement possible. Bref, la mort du bloc soviétique n’a profité qu’à une nouvelle et mince classe dominante. Il est inutile de souligner ici le coup terrible porté par cette mort à toutes les formes de résistance au capitalisme néolibéral dans les pays occidentaux : quand vous y parlez alternative, on vous répond invariablement : « voulez-vous revenir au système soviétique ? », comme s’il avait incarné la seule forme possible de socialisme. Et les jeunes générations, qui en ignorent à peu près tout, s’en laissent persuader.

Pourtant cette expérience historique ne doit pas être considérée comme une parenthèse, mais comme une tentative de grande ampleur et d’un immense intérêt, si l’on veut bien tirer les leçons tant de ses succès que de son échec final : oui, le socialisme reposant sur une planification impérative (et nécessairement centralisée) est une impasse, malgré certains aspects positifs. Mais d’autres expériences historiques majeures (la voie hongroise, la voie yougoslave, la voie chinoise ou vietnamienne, les nouveaux socialismes latino-américains) ou plus limitées (certains aspects de l’Etat keynésien, le mouvement coopérativiste) n’ont pas fini de fournir des enseignements et des idées aux hommes de bonne volonté.

Propos recueillis par Sabrina Kassa

1. Ouverture ou transparence.

2. Election des directeurs des entreprises d’Etat, par exemple.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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