Accueil > monde | Par Clémentine Autain | 5 janvier 2009

Tunisie. Gafsa, rébellion et répression.

Depuis janvier dernier, un mouvement social pacifique et populaire s’est déclenché dans le bassin minier de la région de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie. De l’avis général des défenseurs tunisiens des droits humains, c’est du « jamais vu » sous le régime de Ben Ali. Mais la répression n’a pas tardé. Une délégation française s’y est rendue récemment. Récit.

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Voilà un an que les habitants du bassin minier de la région de Gafsa mènent pacifiquement une bataille politique d’une ampleur et d’une durée inégalée. Cette rébellion et la violente répression qu’elle suscite depuis juin dernier révèlent, loin du prétendu « miracle tunisien », l’ampleur des difficultés sociales et économiques et l’autoritarisme du régime de Ben Ali. A l’origine : népotisme, pots de vin et clientélisme dans un concours de la CPG, la compagnie nationale d’exploitation du phosphate. Lors d’un recrutement, il avait été convenu que 60 postes environ seraient réservés à des personnes, et notamment des jeunes, en difficulté d’insertion professionnelle. Dans cette région sinistrée, où le chômage est supérieur à 21% et dépasse même les 35% dans certaines villes, la non-transparence du recrutement a mis le feu aux poudres. Des femmes, mères de famille soucieuses de l’avenir professionnel de leurs enfants, ont alors initié un premier sitting. Le mouvement de protestation pacifique s’est développé avec des grèves, des occupations des lieux, des manifestations à Redyef, Moularès, Metloui et Mdhilla. Ses atouts : une capacité d’initiative, le recours à des formes modernes de lutte, la participation de toutes les catégories de la population, et singulièrement des femmes. Chômeurs, syndicalistes, veuves de travailleurs morts dans des accidents de travail, jeunes précaires et diplômés, étudiants, ouvriers... se sont impliqués. Même si les enjeux soulevés sont de fait plus globalement politiques et économiques, leur demande formelle était simple : annuler le concours. La sourde oreille de l’Etat et le silence des médias acquis au régime n’ont pas découragé les habitants. Un Comité de suivi pour dialoguer avec les institutions a été mis en place. Et le 10 avril, dans la ville de Redeyef qui compte 30000 habitants, une manifestation a réuni 20000 participants. Une telle réussite tient sans doute à la convergence entre une tradition forte du mouvement ouvrier dans cette région historiquement contestataire et des revendications croissantes dans la population en matière de libertés et de droits humains. Il devient alors difficile pour les autorités centrales de continuer à mépriser les événements de la région de Gafsa... Et ce d’autant que la contagion aux régions voisines commence à s’observer.

VIOLENCES D’ETAT

Résultat : le gouvernement décide de changer d’attitude. Le 9 mai, le jeune Hichem Ben Jeddou meurt à l’intérieur du générateur électrique du Tabbedit, à 12 kilomètres de Redeyef. Même si les conditions de ce décès ne sont pas totalement élucidées, des jeunes mettent, dans la foulée, le feu au local du RCP, le parti de Ben Ali, et s’en prennent à la Maison de la culture. A partir de là, le régime se déchaîne. Le 6 juin, la police ouvre le feu sur les manifestants. Bilan : 2 morts et 26 blessés. S’ensuivent des centaines d’arrestations, à l’aveugle, pour l’exemple, sans respect des procédures. Le message des autorités est clair : c’est la remise au pas, l’étouffement de la contestation par la répression. Depuis fin juin, 200 personnes environ ont été interpellées. Les conditions de ces arrestations ne sont généralement pas conformes au droit et les sanctions pénales sont totalement disproportionnées. Les magistrats sont sous pression, les moins dociles sont mutés. L’ex-bâtonnier Abdessatar Ben Moussa estime que les « crimes politiques sont transformés en crimes de droit commun » . En clair, poursuit-il, « la justice n’a pas été impartiale et transparente mais influencée par le pouvoir » . Les peines sont allées jusqu’à six ans de prison. Une enseignante venue d’une autre région pour soutenir les manifestations de Gafsa s’est par exemple vu infliger huit mois d’emprisonnement. Sous la pression du mouvement, elle a réussi à sortir après quatre mois d’enfermement mais elle est aujourd’hui sans emploi car tout fonctionnaire incarcéré plus de trois mois est rayé des cadres. En détention, la torture semble une pratique courante. A Londres, Amnesty International a d’ailleurs réclamé en décembre dernier une enquête indépendante sur la torture en Tunisie, après avoir été informée de faits précis intervenus en 2008 à Gafsa. Agressions physiques, cigarettes écrasées sur la tête, bâton dans l’anus, menace de viol... Les récits ne manquent pas. Des violences proférées en toute impunité, comme pour ces magasins saccagés par des agents de police à Redeyef et dont les images ont pourtant circulé sur Internet.

JUSTICE EXPEDITIVE

Les leaders de la révolte de Gafsa ont été jugés le 11 décembre dernier. Parmi les 38 personnes poursuivies, Adnane Hajji, instituteur et figure de proue du mouvement, et Mohieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), qui habite pourtant Paris et n’était pas à Gafsa pendant les faits ! Ce dernier est accusé d’avoir relayé le mouvement en France. Le déroulé du procès et son résultat ont été sans surprise. Outre les conditions lamentables du procès lui-même, expédié en deux heures et sans que les prévenus aient pu être entendus, c’est le verdict de la chambre criminelle du tribunal de première instance de Gafsa qui a de quoi glacer : 33 des 38 prévenus ont été condamnés à des peines d’emprisonnement. Adnane Hajji est condamné à dix ans et un mois de prison ferme et Mohieddine Cherbib écope de deux ans de prison. Ils ont fait appel de cette décision. De nouvelles altercations violentes ont eu lieu à Redeyef, qui ont donné lieu à de nouvelles arrestations massives de jeunes. Le mouvement est encore loin de s’éteindre.

C.A.

Paru dans Regards n°58 janvier 2009

Droits et libertés publiques en recul

C ?est peu dire que le sentiment de peur s’est installé dans la région minière de Gafsa. Le climat de contrôle social et de harcèlement est le lot ordinaire de tous les militant-e-s opposés au régime de la gauche démocratique et de la société civile. A tel point que les membres de la délégation française dont je faisais partie(1), venue soutenir le mouvement de Gafsa, n’étaient pas sûrs d’arriver à bon port. En sortant de l’avion, nous avons ressenti la pression. Nos amis tunisiens avaient même peur que l’on nous oblige à remonter directement dans le vol retour pour Paris. Du coup, ce fut un étonnement de voir le local de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme sans présence policière (normalement toujours en place) pour nous accueillir ?le régime voulait sans doute masquer aux Européens son vrai visage ? Mais, ailleurs, à chaque coin de rue, nous pouvions repérer des flics en civil chargés de nous surveiller pas à pas. Il faut dire que l’image de Ben Ali en France n’est pas à la hauteur de la réalité ! Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas, fin avril dernier, lors d’un déplacement, salué les progrès démocratiques tunisiens et refusé de rencontrer l’opposition démocratique ? Si le président de la République française a sans doute vendu au passage une centrale nucléaire et quelques Airbus, il a contribué à falsifier la perception du régime de Ben Ali. Le score de ce dernier (99% !) aux dernières élections en dit pourtant long, comme l’omniprésence des portraits à son effigie dans tous les magasins et sur les murs des villes. Nos interlocuteurs nous ont affirmé et démontré combien les droits et libertés publiques sont en recul. Le régime prend appui sur les attentats de 2001 aux Etats-Unis pour légitimer la répression des insoumis. En 2003, une loi a été adoptée portant sur « l’effort international de lutte contre le terrorisme » : elle sert aujourd’hui à traquer les opposants au régime. Les médias français se font bien peu l’écho du climat politique tunisien et le mouvement de Gafsa n’a pas suscité chez eux un grand intérêt. La révolte du bassin minier est pourtant une lueur d’espoir. Le « miracle tunisien » se situe sans doute là.

C.A.

1. Composition de la délégation d’élu-e-s de gauche et de membres de la société civile qui s’est rendue en Tunisie fin novembre dernier : Clémentine Autain, féministe et codirectrice de Regards  ; Robert Bret, représentant d’ATTAC et ancien sénateur communiste ; Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF, députée de Seine-Saint-Denis ; Gérard Busque, collaborateur de Mme Buffet ; Cécile de Oliveira, conseillère municipale de Nantes chargée des droits de l’Homme, représentant la ville de Nantes ; Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts ; Abdennaceur El Idrissi, représentant l’Association des Travailleurs maghrébins de France ; Hélène Franco, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature ; Monseigneur Jacques Gaillot, évêque ; Philippe Legrand, Abdel Ghani Moussalli et Jean-Robert Pradier, membres du Collectif nantais de soutien aux Tunisiens de Redeyef et de Gafsa.

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