Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 22 février 2011

Tunisie – L’effervescence protéiforme de l’avenue Bourguiba

Tunis de retour à l’ordinaire ? En apparence, seulement. Un peu plus d’un mois après le départ de Ben Ali, l’avenue Habib Bourguiba, où le coeur du mouvement a battu, vit encore au rythme de la "révolution du 14 janvier". Le samedi, cette artère centrale de la capitale se mue en une vaste assemblée populaire, libre, improvisée et surchauffée.

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Des barbes noires parsemées, un kheffieh mauve, un bonnet rasta, Marwan, Adel et Youssef sont là pour une "flash-mob". Devant le théâtre de la ville, les trois étudiants se concertent, étoffes repliées sous le bras. Ils espérent qu’une quarantaine de personnes répondront à l’appel lancé la veille sur Facebook. Objectif : au moment où les banderoles se déploient, chuter au sol comme tué par balle. Et photographier ou filmer les regards des passants surpris. "On veut juste rappeler pourquoi sont morts les martyrs : pour la démocratie et la liberté d’expression. Y’en a marre de voir tous ces gens qui manifestent pour leurs salaires, c’est quand même pas le plus important..." Mais Marwan a une explication à ce qu’il perçoit comme une entorse à l’esprit de la révolution : "23 ans d’inconscience politique", ça fait des dégâts, assure-t-il, martial, du haut de ses... 21 ans.
Une chose est sûre, 23 ans de dictature, ça fait du temps de parole à rattraper.

Être ou ne pas être pro-gouvernement’

Ce samedi, deux rassemblements sont annoncés sur l’avenue Bourguiba : l’un pour la défense de la laïcité, l’autre pour exiger le départ de Boris Boillon, nouvel ambassadeur de France qui s’est illustré la veille en qualifiant de "débiles" les propos d’une journaliste tunisienne. Mais dès le matin, des commerçants se greffent au programme : marre de voir les vendeurs à la sauvette s’étendre partout et empêcher l’accès à leur boutique. Le gouvernement de transition doit faire quelque chose. Ils débarquent d’une rue par petits groupes, portant pancartes individuelles et criant slogans. Des atroupements se forment, les débats s’engagent. Que doit faire le gouvernement’ Est-il légitime pour cela ? Dégager Ghannouchi, le premier ministre ? Et on va mettre qui à la place ?

Etre ou ne pas être pro-gouvernement de transition, c’est la question qui agite Tunis du matin au soir. En particulier sur l’axe partant de l’ex-place du 7 novembre (date de la prise du pouvoir de Ben Ali en 1987) - désormais baptisée place du 14 janvier (date de son départ en 2011) ou des martyrs (chouhadas) - jusqu’à la Kasbah, en haut de la médina, où se tient le siège du premier ministre.

Sur cette artère, se succèdent et se téléscopent des mouvements, manifs et rassemblements, plus ou moins importants et improvisés. Fin janvier, c’est au bout d’une semaine de sit-in devant la Kasbah, avec de nombreux tunisiens venus des régions sud, qu’un remaniement écartant les ministres issus du RCD avait eu lieu.

Sur les marches du théâtre, aux alentours de midi, les défenseurs de la laïcité commencent à se rassembler. Sabhi Bouggera, prof de philo au lycée d’excellence de Tunis, membre du Parti des travailleurs, préférant "être communiste plutôt qu’autre chose" est là. "Ma formation est opposée au gouvernement de transition, précise-t-il, mais moi je le soutiens. Il y a aujourd’hui un désordre dans la société et il faut bien assurer cette transition... Ce gouvernement ne va pas faire grand chose, il n’est que provisoire et il est sous surveillance !" La surveillance impatiente, notamment, d’une jeunesse dont "la maturité" a surpris l’enseignant et ses collègues. "Avant, au lycée, nous étions censés rassembler les élèves tous les matins dans un lieu où se trouvait le drapeau tunisien et chanter l’hymne nationale avec eux, raconte-t-il. Cela ne plaisait ni aux profs, ni aux élèves qui s’y pliaient du bout des lèvres. Le plus souvent, on ne le faisait pas. Quelques jours après l’immolation de Mohamed Bouazizi et le déclenchement du mouvement, un matin, nous sommes arrivés dans cet espace et les élèves y étaient déjà. Disposés en arc de cercle autour du drapeau, ils ont entonné l’hymne à pleins poumons, sans consignes. Là, je me suis dit : la Tunisie est dans un moment historique, ces élèves l’ont compris et ce ne sont pas les individualistes que nous croyons..."
A quelques mètres, une jeune fille voilée et une autre portant un panneau "Co-exist" débattent, en français, des vertus et prérogatives d’un Etat laïc. Le ton est virulent."Dans un Etat laïc, je n’ai pas le droit de porter mon voile", s’énerve-t-elle. Suivez mon regard...

Plus loin, devant les grilles de l’ambassade de France, le ton monte : "Bo-ris dé-gage ! Bo-ris, dé-gage !", scandé par une foule composite. "La Tunisie n’est pas un département français", "La digne Tunisie n’accepte pas l’impoli", "La France, 75 ans de colonisation barbare. Nous exigeons : 1 – excuses ; 2 – poursuites pénales ; 3 – réparations " Sur les pancartes, la colère d’un peuple qui voit dans ce nouvel ambassadeur français la figure d’ un gouverneur colonial, arrogant et méprisant.

Juste derrière, le square où est érigée la statue d’Ibn Khaldoun est cerclé de barbelés. Des militaires armés et équipés de gilets pare-balles s’y trouvent avec deux jeeps et un petit blindé. Ils discutent avec les passants et observent tout ça sans broncher. Dans le ciel, un hélicoptère tourne en permanence autour de l’avenue.

Assemblée populaire improvisée

Plus loin, sur le terre-plein central, Adel, Marwan et Youssef, tombent leurs banderoles dédiées aux martyrs, et font leur happening. Applaudissements et sourires amusés des badauds. Bientôt, les anti-Boillon s’acheminent vers le théâtre pour tenter de rallier les laïcistes. Débat. Quelle est la priorité ? Défendre la laïcité contre les islamistes d’Ennhada ou faire savoir à l’ancienne puissance coloniale que les temps ont changé ? Les échanges s’enflamment, les bras se lèvent, postillons, yeux exhorbités, extinction de voix... Toujours à deux doigts de dégénerer mais non... le débat s’éteint, renaît dans un autre groupe 20 mètres derrière. Des tribuns se découvrent de partout. Chacun sait. Chacun veut. Chacun dit et tout le monde écoute. Impro totale et désordonnée.

Derrière, un cortège s’avance et vient se coller aux barbelé entourant le ministère de l’intérieur où se tiennent des hommes en armes et quelques blindés. Là, c’est la démission de Ghannouchi et de son gouvernement que demande la troupe. "Ghannouchi, dégage !".

Le tout devant des terrasses de café débordantes de clients qui suivent de près, participent, crient des slogans, s’ajoutent à un débat, prennent des photos, filment, reviennent finir leur café... L’avenue Bourguiba est une immense assemblée populaire, sans code, ni protocole. Chacun y a sa place et personne n’entend y renoncer.

Dans la vitrine de la libraire Al Kitab, s’affichent le bouquin de Geisser et Marzouki sur "les dictateurs en sursis", celui de Beau et Tuquoi Notre ami Ben Ali. Un autre attire l’attention : Quand le peuple réussit là ou toute la société a échoué. Il est sorti depuis longtemps celui-là ? Le vendeur est un quinquagénaire grisonnant et austère. Il hausse les sourcils d’un air compassé. "Non, monsieur. Juste après la révolution. Ca fera 12 dinars."

La révolution. En face, sur l’avenue, une femme a sorti un drapeau algérien. Aussitôt un groupe se forme autour d’elle et le débat commence. Quelle solidarité ? Avec quels voisins’ Comment’ etc. etc. Une réunion impromptue et spontanée de la commission populaire des affaires étrangères sur l’avenue Bourguiba...

Au petit matin, c’est d’une métaphore peu poétique mais néanmoins efficace que le chauffeur de taxi avait averti : "Je vais vous dire : pendant 25 ans, on a été constipé. Maintenant, on a la diarrhée. Ca va passer. Il faut que les gens parlent et ça va nous passer..."

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