Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 2 février 2011

Tunisie, la fébrilité prometteuse du monde arabe

En se débarrassant de Ben Ali, les Tunisiens ont prouvé que le changement était
possible et semé les germes de la contestation dans une région où
sévissent de nombreux régimes répressifs et corrompus. La question de leur pérennité se pose désormais de Rabat à Damas.

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Le berger, le guerrier et la femme.
Au Maghreb, un cliché tenace
attribue respectivement ces
titres au Marocain, à l’Algérien
et au Tunisien. N’en déplaise au
machisme méditerranéen, c’est donc la femme
qui vient de montrer la voie. Mais qui va s’y
engager ? La révolution tunisienne aura-t-elle
un effet domino au-delà de la seule Afrique du
Nord ? La façon dont elle a été suivie, accueillie
et commentée dans toute la région donne un
début de réponse : l’impact psychologique est
conséquent. Du côté des dirigeants, qui ont fait
preuve d’une sorte de stupeur angoissée. Mais
aussi du côté des peuples dont la réaction est
diamétralement opposée : depuis le 14 janvier,
nombreux sont les usagers algériens, marocains,
égyptiens, etc. de Facebook qui arborent le drapeau
tunisien en photo de profil…

« Il est clair que désormais, dans le monde
arabe, cette révolution va représenter un repère,
agir un peu comme un phare et pourquoi pas
conduire certains régimes à se réformer…
 »
avance Adnane Ben Youssef, militant tunisien du
Parti démocrate progressiste, formation de l’ex-
« opposition légale » désormais partie prenante
du gouvernement de transition nommé le 17 janvier.
« J’ai reçu des mails de partout : Egypte,
Palestine…
ajoute Tahar Bekri, poète tunisien
installé à Paris [1]. On sent s’affirmer la volonté
des peuples de ne plus être étouffé par le despotisme
et la tyrannie.
 »

Retrouver confiance en soi

« Il ne faut vraiment pas minimiser l’impact de cet
événement dans le monde arabe
, confirme Nahla
Chahal, sociologue libanaise, chroniqueuse
au quotidien Al Hayat. Ce qui vient de se passer
a eu un effet important sur les consciences,
en envoyant un message clair : faire tomber
ces régimes, c’est possible si l’on est prêt à en
payer le prix. La révolution tunisienne contredit
tous les discours sur l’immuabilité de ces Etats
répressifs. Les populations de la région vont
retrouver un peu de confiance en elles et cela,
me semble-t-il, est très important.
 »

Pour autant, il y a loin de cet « impact positif »
sur les consciences à la mise en route d’un
processus révolutionnaire à l’échelle régionale.
Les contextes – sociaux, économiques, géographiques,
politiques – et les structures de pouvoir
diffèrent grandement d’un pays à l’autre, rendant peu probable un embrasement en cascade.
Ainsi, l’un des traits décisifs du mouvement tunisien
est le rôle joué par l’armée : « Le limogeage
du général Ammar (le 11 janvier) qui refuse de
tirer sur la foule est un tournant,
estime Adnane
Ben Youssef. Cela acte un conflit entre l’armée
et l’appareil répressif d’Etat.
 » Une situation
équivalente semble inimaginable en Egypte par
exemple : «  Le régime de Moubarak envoie les
officiers à la retraite à 40 ans, en donnant aux
plus fidèles de bons postes dans les multinationales
installées dans le pays
, explique Nahla
Chahal. Il a corrompu l’armée à un niveau qui
mériterait d’être étudié de près…
 »

A cette variété des modes de gestion des
appareils, s’ajoute le fait que tout le monde
ne supporte pas les mêmes contraintes et ne
dispose des mêmes atouts dans le jeu géopolitique
 : l’Algérie et sa rente pétrolière, l’Egypte
et sa fonction d’agent de l’Empire, le Maroc et sa monarchie intouchable, le Liban et son instabilité chronique…

Mais si la question d’une propagation de la
révolution tunisienne s’est tout de suite posée,
c’est bien que l’ensemble des pays de la région
partagent quelques caractéristiques majeures.
Nahla Chahal : «  Le trait marquant de l’évolution
régionale ces trente dernières années, c’est le
glissement de régimes qui étaient autoritaires,
mais avaient malgré tout des discours et des
pratiques plus ou moins légitimants, vers des
régimes uniquement despotiques et totalitaires
qui n’ont plus rien à dire à leur peuple, plus rien
à leur proposer. Les dirigeants se sont détachés
de leur population en construisant des appareils
répressifs tentaculaires, en nourissant la paupérisation
et la corruption et en se comportant comme des gérants
de société… Ils ont, pour justifier leur dérive répressive, agité
le drapeau de la lutte contre l’islamisme – Ben Laden, Al Qaeda,
etc. – largement confortés en cela par la guerre de Bush.
Résultat, ils sont aujourd’hui complètement déconnectés.
Ce qui vient de se passer en Tunisie et qu’ils n’avaient pas vu venir les fait trembler ! Du coup, ils ont tous lâché du lest, aussitôt,
en annonçant la baisse des prix des matières
premières. Mais ce sont des réactions qui ne
s’ancrent dans rien. Ces régimes sont en fait
pris dans des logiques qui les commandent et
les condamnent : ils ne peuvent plus produire ni
de discours ni même de plan social légitimant,
leur degré de pourrissement est très profond.
 »
La politologue Bassma Kodmani parle de pouvoir
politique « sécuritocrate  » [2].

Face à eux, des populations sur le fil du rasoir.
En attestent les suicides par immolation qui se
sont multipliés ces dernières semaines à Nouakchott,
Alger, Le Caire ; ou, en positif, l’engouement
non démenti pour la révolution tunisienne
tout au long du mois de janvier, des rues de
Casablanca aux faubourgs de Ramallah.
Au-delà de ces témoignages spontanés de solidarité
de la rue arabe, des connexions existentelles
entre les mouvements de résistance nationaux
 ? «  Il y en peu », concède Adnane Ben
Youssef. Et le militant d’ajouter « j’ai longtemps
entendu dire que la capitale la plus dynamique
pour les rencontres et échanges entre opposants
arabes, c’est Paris !
 »

Deuxième indépendance

« Je pense que nous assistons à un phénomène
d’ampleur régionale qui marque le début de la fin
pour tous ces régimes arabes issus des années
1950,
nous confiait l’opposant Moncef Marzouki
deux jours avant la chute du
régime [3]. Ce qui se passe en
Tunisie est un tournant dans le
combat pour la deuxième indépendance
de nos pays car nous
n’avons pour l’heure que des
indépendances formelles. Il ne
s’agit pas d’annoncer le grand
soir mais on est bien à l’aube de changements
de régime dans la région. On peut regretter qu’il
n’y ait pas davantage d’échanges entre les mouvements
de résistance des pays de la région.
C’était le cas, il y a cinquante ans, lorsque perdurait
le rêve d’un grand Maghreb qui a fini par
se déliter. Mais cela peut resurgir, les germes
de l’union sont toujours là.
 »
Ces germes vont-ils fleurir ? Où et quand’ «  Il y
a dans l’hymne national tunisien un vers du
poète Chabbi qui a beaucoup été scandé pendant
le mouvement,
répond Tahar Bekri. “Quand
le peuple décide de vivre, force est au destin de
répondre”.
 »

Contexte

Le 17 décembre Mohamed Bouazizi
s’immole par le feu devant la Préfecture
de Sidi Bouzid pour protester contre les
brimades policières. Cet acte signe le début
d’un mouvement de contestation populaire
qui va croître les semaines suivantes.

Le 14 janvier, Zine El Abidine Ben Ali qui
exerçait un pouvoir autocratique depuis
23 ans quitte le pays et se réfugie en Arabie
Saoudite avec sa femme, Leila Trabelsi,
symbole de la corruption du régime.

A partir du 17 janvier les opposants historiques
en exil (Moncef Marzouki, Kamel
Jendoubi...) commencent à rentrer au
pays. Un gouvernement d’union nationale
est nommé. S’ouvre une séquence de transition
politique, fragile par essence. Elle devrait durer six à huit mois et déboucher sur une élection multipartite.

Notes

[1A lire. Salam Gaza, éd. Elyzad, mai 2010, 14,90 €.

[2« La société s’empare de la rue », Le Monde du 20 janvier.

[3Lire l’intégralité de l’interview sur http://www.regards.fr/monde/moncef-marzouki-a-l-aube-de

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