Accueil > monde | Par | 1er décembre 2005

Tunisie : Où en est le« miracle tunisien »

Malgré les avancées du pays en matière de nouvelles technologies, pas le moindre assouplissement du régime répressif tunisien : le récent sommet mondial sur la société de l’information qui s’est tenu en Tunisie aura contribué au moins à rendre évident ce constat et, peut-être, à convaincre l’Etat français de renoncer à ses lunettes roses.

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La Tunisie accueillait en novembre le deuxième Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), organisé sous l’égide de l’ONU. Le paradoxe tunisien s’est transformé publiquement en farce sous le regard des opinions publiques française et mondiale. Et ce scandale international et public n’est pas là le moindre des éléments de transformation corrodant aujourd’hui la chape de plomb qui pèse sur ce pays dirigé par le président Ben Ali d’une main de fer, depuis la destitution de Bourguiba en 1987...

En choisissant la Tunisie comme pays hôte du sommet, les Nations unies espéraient sans doute contribuer à assouplir un régime tunisien répressif et dictatorial qui, s’il affiche un nombre d’ingénieurs formés aux nouvelles technologies et une couverture en cafés Internet plutôt impressionnants pour un pays africain, s’en prend avec dureté parallèlement aux libertés fondamentales.

Or, de ce point de vue, l’espoir de l’ONU s’est soldé par un échec cinglant : durcissement officiel du ton face aux huit opposants en grève de la faim illimitée, tabassage de journalistes étrangers, annulation du contre-sommet prévu (même la conférence onusienne consacrée à la question des femmes, à Pékin, en 1995, avait eu son contre-sommet !), black-out sur la plupart des lignes téléphoniques et des connexions Internet du pays durant la conférence... Faut-il donc que le régime de Ben Ali soit devenu suffisamment fou pour se permettre une telle médiatisation, ou bien est-il à ce point aux abois ? Ou bien encore aurait-il trop à perdre à oser le moindre assouplissement ?

Une grève de la faim unitaire

La grève de la faim, illimitée, entamée le 18 octobre dernier par huit dirigeants de partis et syndicats couvrait tout le spectre politique d’opposition, du parti communiste (PCOT) aux islamistes modérés en passant par les responsables du Centre pour l’indépendance de la magistrature et des journalistes. Leurs revendications : le respect de la liberté d’association et la reconnaissance de tous les partis, la liberté d’expression et des médias, la libération des prisonniers politiques. Le geste est appelé à secouer la communauté internationale, il apporte aussi un désaveu au reproche classique de désunion porté contre l’opposition tunisienne (1). En solidarité, l’opposition tunisienne nationale et de l’immigration se rassemble semaine après semaine à Paris en un comité de soutien très actif, qui crée de fait les conditions d’un débat politique ultérieur essentiel : tous se sont promis de consolider leur unité au-delà de cette grève de la faim par des revendications et des bagarres collectives nouvelles.

Conflit générationnel

Enfin, un autre élément nouveau à prendre en considération : l’effervescence montante de la jeunesse tunisienne. Une partie de celle-ci discute depuis quelques années de sujets brûlants par-delà les seuls milieux politiques de jeunesse plus ou moins tolérés par le régime, s’organise en syndicats afin de pouvoir manifester, s’invente des formes d’actions artistiques engagées, s’intéresse activement enfin à la dynamique du Forum social maghrébin en cours, qu’elle voudrait investir de façon autonome aux côtés des jeunesses marocaine et algérienne. La fermeture des universités et établissements scolaires durant le SMSI, de même que l’arrestation internationalement décriée comme arbitraire de jeunes internautes dans le sud du pays, confirment la fébrilité du pouvoir face à ce phénomène inédit...

La société tunisienne, mal informée et policièrement soumise, avait jusqu’ici majoritairement pris le pli de la passivité. Les opposants historiques se trouvent eux-mêmes quelque peu désemparés face à cette montée en ordre dispersé d’une nouvelle génération : laquelle reproche parfois durement en retour à ses courageux aînés de pratiquer l’autolimitation et l’autocensure et, plus généralement, de s’être installés au fil du temps dans un jeu figé de donnant-donnant avec le pouvoir afin de parvenir à se ménager quelques libertés d’action et de mouvement. De fait, les articulations entre les uns et les autres sont difficiles : différence d’âge et de légitimité, différence de vue (et d’expériences) quant aux moyens à employer, faiblesse des marges de manœuvre effectives des aînés pour tendre la main aux cadets (en demande notamment de soutien logistique), sous l’œil d’un pouvoir qui n’a aucun intérêt à cette jonction et tire en coulisses bien des ficelles (surveillance extrême, chantage aux visas, risques de procès soudains ou de brimades sur l’entourage, etc.).

« L’allié traditionnel »

Un élément décisif de transformation consisterait aujourd’hui en une mobilisation populaire plus large encore, cependant peu probable dans l’immédiat, ou bien en une pression internationale plus explicite... et, pour commencer, en un « lâchage » de Tunis par le pouvoir français, son allié traditionnel. L’histoire est ancienne. Elle tient en deux mots provocants : « miracle tunisien », expression de Jacques Chirac destinée autrefois à légitimer le soutien de Paris à Ben Ali, considéré comme le garant efficace d’un Etat arabe moderne, assurant l’émancipation des femmes tunisiennes, engagé par ailleurs dans la lutte contre l’intégrisme islamiste, acteur enfin d’une croissance économique forte. Autant de mirages ! Car les droits accordés aux femmes datent principalement de l’ère Bourguiba, dans une société demeurée patriarcale où les pères ont gardé leur statut de chefs de famille. Quant au modèle économique, il est en perte de vitesse, entaché en outre d’une corruption tentaculaire au plus près du pouvoir. Enfin, Ben Ali ne prépare-t-il pas lui-même les conditions d’un islamisme radicalisé en empêchant comme il le fait le développement de la société civile ?

A bien chercher, il existe d’autres arguments pour expliquer l’attitude française officielle : hospitalité généreusement accordée par le régime tunisien à certains responsables politiques ou journalistes français, collaboration étroite entre services de renseignement pour la chasse aux opposants islamistes, intérêts économiques croisés (2). Voilà qui explique peut-être pourquoi, face aux événements des deux derniers mois, le pouvoir français a certes infléchi son discours, au risque sinon d’être accusé d’indulgence coupable, mais de façon finalement étonnamment prudente. « L’autre miracle tunisien », encore à venir, et sur lequel pèse lourdement la menace d’un déchaînement de la répression, risque en tout cas de se faire sans lui.

Karine Gantin

1. cf. Monde diplomatique, octobre 2004.

2. Lire le livre-enquête de Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi, Notre ami Ben Ali, ed. La Découverte, 1999.

VERS UN FORUM SOCIAL MAGHREBIN

À la veille du Forum social mondial polycentré de Bamako, Karachi et Caracas, se déroulera en janvier à Bouznika au Maroc une « Assemblée préparatoire du Forum social maghrébin » (FSMagh), dont les participants se rendront ensuite en une caravane symbolique jusqu’à Bamako. Politiquement très importante, cette réunion rencontre de nombreux obstacles : la partie algérienne se bat pour se constituer dans une distance satisfaisante par rapport au pouvoir, les acteurs tunisiens doivent jongler avec les incertitudes pesant sur leur liberté de circulation et, si le Maroc a su quant à lui organiser déjà deux forums sociaux nationaux, la monarchie craint l’évocation de la question sahraouie lors du FSMagh... La réunion de Bouznika pourrait néanmoins réussir à poser avec force les axes d’un travail intermaghrébin des sociétés civiles que beaucoup appellent de leurs vœux : réflexion sur les migrations internationales et les rapports Nord-Sud, rendus brûlants par l’affaire de Ceuta et Melilla, diagnostic de la crise sociale et économique, questions amazigh ou sahraouie, islam politique, droits des femmes, place accordée à la jeunesse...

Karine Gantin

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