Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 25 novembre 2008

« Two lovers », de James Gray

Après trois polars noirs peuplés de héros tragiques, James Gray signe un long métrage romantique et mélancolique. Le cinéaste poursuit l’exploration de ses thèmes de prédilection : la communauté, le désir, la loi... Un film troué de cicatrices.

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Le titre promet deux amants. En voilà un. Le film s’avance d’abord sous la forme d’une démarche. Massive et claudicante. Sûre d’elle et blessée. La caméra fait corps avec un homme, emboîte son pas sur un pont, le talonne. Le marcheur tient sous son bras un vêtement emballé, tout droit sorti du pressing. Soudain, l’événement survient. Le passé l’oppresse, le fait dévier de son présent. Un gouffre s’ouvre ; le marcheur se jette à l’eau. Lors de sa chute abyssale, un fantôme lui apparaît. Une femme qui chuchote : « Leonard, je t’aime, mais je pars. Il le faut. » Leonard touche le fond, refait surface. Des passants s’ameutent, paniquent, débattent. A-t-il sauté ? Est-il tombé ? Le personnage s’éloigne, sans remercier personne, continue sa route sans donner d’explication à la société ébahie. A la société, Leonard oppose un monde. Son monde. Aussi intrigant que ses photos en noir et blanc. Aussi énigmatique que l’univers de 2001 l’odyssée de l’espace, dont le poster orne sa chambre. Ses parents l’attendent pour dîner dans leur appartement de Brighton Beach et surtout pour lui présenter sa promise, la fille du futur associé du père.

BIFURCATION, DILEMME

La variation autour de l’amour contrarié, malheureux, source de la pulsion suicidaire énoncée dès les premiers plans, est le cœur battant du nouveau film de James Gray, un film pudique, troué de cicatrices comme les poignets de Leonard. Auteur de Little Odessa (1994), de The Yards (2000) et de La Nuit nous appartient (2007), le réalisateur né à New York en 1969 : en même temps que le Nouvel Hollywood :, s’est jusque-là distingué par ses polars sombres dans lesquels familles et mafias échangeaient les accents de leur homophonie. L’histoire d’amour de Two Lovers ouvre une nouvelle voie. Si quatre films seulement peuplent à ce jour la filmographie de Gray, ils façonnent ensemble une œuvre originale, traversée par des thèmes forts, des schèmes propres aux grands conflits tragiques. Des personnages tiraillés entre leur désir et leur devoir ; leur ça et leur surmoi. Des obsessions tenaces, pesantes. Telle la démarche de son nouvel héros. En creusant le sillon de la destinée amoureuse de Leonard Kraditor, Gray rejoue son inclination pour la bifurcation, le dilemme, l’ambivalent, tout en réinventant le genre de la comédie romantique. Interprété par Joaquin Phoenix, Leonard est écartelé entre deux femmes. D’un côté, Sandra Cohen (Vinessa Shaw), une femme qui l’aime sincèrement et avec qui il serait « si » simple d’être heureux ; fan du film musical de Robert Wise La Mélodie du bonheur, elle est jeune, séduisante, libre, juive comme lui, adoubée par ses parents et sa communauté. Une fille de son milieu. Même palier. Mode conditionnel. De l’autre, Michelle Rausch, adorable voisine du dessus, rencontrée par hasard dans la cage d’escalier. Entretenue par son amant, un riche avocat, marié et père de famille, Michelle se défonce pour noyer sa détresse et se rapproche, amicalement, de Leonard pour qu’il la conseille et la soutienne. Une fille qui le tire vers ailleurs, qui tire ses regards vers le haut. Mode indicatif. La topographie de leur relation construite sur leur voisinage est puissamment mise en scène par James Gray ; leurs deux rendez-vous sur le toit sont bouleversants, tout comme la façon dont ils s’envoient des signes, se parlent et se photographient depuis leurs fenêtres sur cour. Une séquence se détache : après leur escapade en boîte de nuit (séquence obligée des films de Gray), Leonard, de retour chez lui après avoir été refoulé à l’entrée de la boîte, attend dans sa chambre. Soudain, son visage s’éclaire, illuminé par les fenêtres de Michelle, rentrée à son tour. Ils s’animent l’un l’autre. Une scène de grâce au sens pictural du terme. La différenciation des deux femmes, la brune et la blonde, est extrêmement soignée par la narration et la mise en scène ; Sandra, figure du plain pied, terrestre ; Michelle, figure d’en haut. Avec l’une, Leonard fait l’amour couché sous la couette, avec l’autre, debout au grand jour. Quand Sandra lui offre des gants, soit l’objet mimétique par excellence, imitant parfaitement la main qu’il recouvre, il achète une bague à Michelle. La circulation entre ces deux objets joue un rôle crucial tout au long du film, jusqu’à la scène décisive de la plage.

PERSONNAGE CORPS

Fils suicidaire recueilli par ses parents, ado retardé, danseur hors pair, photographe amateur, fou amoureux aujourd’hui, amoureux fou hier, « vampire » comme le lui dit sa mère en venant le réveiller un matin, imitateur et bout en train (ainsi la scène où il fait rire l’employée du pressing familial en faisant mine de disparaître dans le bitume), homme invisible quand il se cache derrière la porte de Michelle, Leonard Kraditor est avant tout un corps. Un personnage qui est son corps. Un corps burlesque qui renverse les catégories de la force et de la faiblesse. Figure de l’inadéquation sociale, Leonard échoue-t-il pourtant à réaliser son désir ? Le dernier plan, mystérieux et inquiétant, laisse ouvert le champ des possibles. Cynisme désabusé ou sursaut sentimental ? Quoi qu’il en soit, le film lui va comme un gant. Two lovers, ou le gant et la main. Deux corps qui s’enlacent, s’enveloppent. Un frisson voluptueux : « A quoi s’adonnent donc les amants, si ce n’est à l’imitation de leurs corps, tout comme s’ils voulaient devenir l’un à l’autre le gant et la main ? », interroge quelque part, romantique, l’écrivain Jean-Christophe Bailly. J.C.

Two Lovers , de James Gray, en salles

Paru dans Regards n°56, novembre 2008

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