Accueil > économie | Par Simon Grysole | 16 mai 2007

Un coup de SLAM dans la finance ?

Entretien avec Frédéric Lordon sur le SLAM, une mesure fiscale qu’il propose pour mettre fin à la pression démesurée que font peser les actionnaires sur l’économie et le salariat, et sur l’évolution des structures du capitalisme de ces trentes dernières années.

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  Interview intégrale de Frédéric Lordon  :

  Extraits portant sur le SLAM  :

Face à la domination croissante de la finance sur les entreprises, l’économiste Frédéric Lordon propose un instrument fiscal pour commencer la riposte : le SLAM, qui consiste à fixer un plafond à la rémunération exigée par les actionnaires. Dans cet entretien, il revient sur cette mesure qu’il avait lancée dans le Monde diplomatique de février, et notamment sur ses objectifs, son champ d’application ou les critiques auxquelles il a été confronté. Il souligne l’urgence de s’opposer à l’hégémonie du capitalisme financier, véritable emprise d’un groupe social sur l’économie et la société salariale, qui continuera à réclamer des taux de rentabilité toujours plus exorbitants tant qu’aucune force ne s’y opposera. Selon lui, cette limite ou cette borne « ne peut venir que du dehors, du politique ». Il réfute la critique qui est faite au SLAM selon laquelle une telle mesure aurait pour conséquence une fuite importante de capitaux : non seulement les marchés boursiers apportent de moins en moins de capitaux qu’ils n’en soutirent à la sphère productive, mais également, le départ de capitaux vers l’étranger n’aurait, d’après lui, rien de massif.

Il revient aussi sur la déréglementation financière de ces vingt dernières années, en grande partie mise en place sous des gouvernements socialistes (selon lui « les socialistes de gouvernement » seraient « les meilleurs amis de la finance »), et sur l’opposition - réelle ou supposée - entre les logiques du capital industriel et du capital financier. Il rappelle que le SLAM n’est qu’un pis-aller et ne constitue pas « un horizon de lutte grandiose », l’objectif idéal à poursuivre restant la transformation des structures du capitalisme actuel en imposant une « reréglementation » financière. Selon lui, la domination actuelle de la finance n’est en aucun cas le signe d’une limite à l’expansion du capitalisme, de part les possibilités de marchandisation de nouveaux secteurs (santé, culture, éducation, etc.) ou l’extension à un niveau géographique, avec les marchés asiatiques ou africains notamment. C’est au contraire le résultat d’une dynamique intrinsèque du capitalisme et de la liberation des forces financières depuis les années 70, grâce au « concours des forces social-démocrates et social-libérales », qui a permis cette transformation des structures capitalistes. Il estime que tant qu’on ne touchera pas à ses structures, la situation du salariat ne changera pas fondammentalement, et regrette que cette thématique ait été trop absente de la campagne présidentielle, même à gauche.

* Directeur de recherche au CNRS, en économie théorique et appliquée.

Ses articles récents :

 « Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM ! », le Monde diplomatique, février 2007 :

http://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/LORDON/14458

 « Le centrisme, erreur anthropologique et Bayrou, vote révolutionnaire », 29/03/07 :

http://www.mouvements.asso.fr/spip.php?article46

Bibliographie :

 Fonds de pension, piège à cons ? Mirage de la démocratie actionnariale, Liber/raisons d’agir, 2000.

 Et la vertu sauvera le monde...Après la débâcle financière, le salut par l’« éthique » ? Raisons d’agir, 2003

 Douze économistes contre le projet de constitution européenne, l’Harmattan, 2005 (avec M.Husson, J.Gadrey, J.Mazier, C.Ramaux, G.Raveaud, etc)

A relire :

UNE LOI POUR LIMITER LES PROFITS FINANCIERS ?

Contre la domination du capitalisme financier et son exigence de rentabilité excessive, l’économiste Frédéric lordon avance l’idée d’une limitation du taux de profit à imposer aux actionnaires.

En 1998, l’association ATTAC naissait autour de l’idée d’une taxe sur les transactions monétaires internationales. La taxe Tobin proposait de taxer faiblement (entre 0,1 et 0,01 %) les mouvements spéculatifs, de manière à diminuer ses impacts négatifs sur l’économie productive. L’économiste Frédéric Lordon propose une autre mesure : le SLAM.

Elle consiste à imposer un taux de profit plafond aux actionnaires, dans un contexte où la finance est en train d’exiger des marges de bénéfices jamais vues auparavant. En France, la norme du taux de profit se situait autour de 2 à 3 % jusque dans les années 80. Dans les années 90, la finance réclame 10 % de taux de rentabilité, puis au début des années 2000 on passe à 15 %. Désormais on tend vers l’exigence des 20 % ! Contrairement à la taxe Tobin, l’idée du SLAM permet de s’attaquer directement au mécanisme du profit dans ce capitalisme débridé, et de mettre ainsi en place un rapport de force plus important face à l’offensive libérale des vingt dernières années.

1986 : une année charnière

Selon F.Lordon, le capitalisme financier aurait pris le pas sur le capitalisme industriel. Selon lui, c’est la loi de déréglementation financière de 1986 ( votée sous le gouvernement socialiste de Bérégovoy) qui est au départ de ce phénomène en France : elle engendre alors la libre circulation des capitaux internationaux et organise la liquidité du marché boursier (c’est à dire le fait de pouvoir vendre un stock d’actions immédiatement : on peut alors quitter le capital d’une entreprise aussi vite qu’on y est rentré). Pour l’économiste, cette date constitue même « l’événement le plus structurant de la société française sur le demi-siècle écoulé ».

Depuis, la finance peut exercer des pouvoirs tyranniques sur les entreprises dont elle détient le contrôle capitalistique. Les sociétés sont sommées de dégager des bénéfices à un niveau presque irréel. C’est donc par des moyens détournés que cela va être possible : à l’intérieur d’un même groupe, des entreprises profitables - voir très profitables -, vont être fermées ou vendues du fait d’un profit inférieur au niveau de 15 ou 20 % fixé par les actionnaires. Ou encore avec le mécanisme du « buy-back » : l’entreprise rachète ses propres actions afin de fournir des liquidités aux actionnaires, détournant ainsi les fonds de l’entreprise qui devraient aller à l’investissement productif ou à la recherche.

9 % de taux de profit ? On ferme !

Bien sûr, les entreprises sous contrôle vont être pressurisées au maximum, du gérant aux salariés jusqu’aux sous-traitants : tous auront l’injonction de dégager coûte que coûte des gains de productivité, sans droit à l’erreur. En 2005, l’usine Nestlé de Saint-Menet est fermée puisque son niveau de profit n’affichait qu’un si faible taux de 9 %, au lieu des 13 % exigés. Ainsi, alors que dans les années 80 les taux de profit moyens étaient inférieurs à 5 %, la norme désormais établie par la finance ne descend pas en-dessous des 15 %. La BNP présentait un taux de profit à moins de 3 % début 90, en 1999 elle s’engage désormais à atteindre les 18 % !

Pour F.Lordon, le seul moyen est donc « de borner réglementairement et autoritairement » le profit de la finance : « A la force, il faut opposer la force ; à celle du capital, celle de la loi : la seule à notre disposition ». Le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin, ou marge actionnariale limite autorisée) serait alors fixé à un taux de profit « raisonnable » : au niveau des taux d’intérêt en cours, auquel serait ajouté une petite prime de risque, soit à 6 %. Pour lui, il s’agit d’inverser les choses : la finance estime ce taux comme le minimum de plus value à réaliser, il faut en faire un maximum.

Financement des entreprises : la bourse peu rentable...

Il avance le SLAM comme une proposition à discuter, à compléter, même « pourquoi pas la rendre encore plus méchante ». Egalement il pense que son application peut se faire dans un premier temps au niveau national. Selon lui, la fuite des capitaux boursiers est envisageable mais non dommageable : puisque la contribution nette des marchés d’actions au financement des entreprises est de plus en plus faible en Europe, et même négative aux Etats-Unis par exemple. En effet, ce que ponctionnent les actionnaires aux entreprises devient comparable aux capitaux qu’ils investissent dans ces mêmes entreprises.

Cependant, si la taxe Tobin n’a jamais vu le jour, alors même qu’elle proposait un niveau très faible d’imposition, on peut redouter que le SLAM n’ait un accueil guère plus chaleureux... Seul un mouvement social important serait en mesure d’apporter un rapport de force permettant l’imposition d’une telle mesure. F.Lordon ne se fait pas plus d’illusions : « il n’y a pas grand chose à espérer des ravis de gauche et de droite qui se succèdent indifféremment aux affaires avec des projets trop semblables : comme celui de faire voter une constitution européenne célébrant dans la partie « droits fondamentaux » la libre circulation des capitaux-, le mouvement doit venir d’ailleurs ».

NB : Les citations de Frédéric Lordon sont extraites de son article paru dans le Monde diplomatique de février 2007 : http://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/LORDON/14458

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