Accueil > Société | Par Jeanne Llabres | 1er février 1999

Un dialogue à 100 milliards de neurones

Voir aussi

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regarder le cerveau penser... En vingt ans, la recherche sur le fonctionnement cérébral a considérablement progressé. Désormais, on localise mieux les origines de certaines affections. Mais la plus importante découverte est sans doute celle de l’extraordinaire plasticité du cerveau humain.

Les techniques du scanner et de l’imagerie par résonance magnétique (IRM) notamment ont permis de dresser une sorte d’"atlas fonctionnel" du cerveau dans lequel subsistent cependant de nombreuses zones d’ombre. Dans l’histoire de l’étude des mécanismes cérébraux, ce travail de recensement des zones cérébrales selon leur degré d’implication dans la réalisation de telle ou telle fonction vitale ou secondaire a d’abord été réalisé en répertoriant chez les patients atteints de maladies cérébrales les lésions observées pour chaque cas.

L’organe de traitement de l’information

Dès le XIXe siècle, avait été repérée dans l’hémisphère gauche la région dite "de Broca", du nom de son découvreur, dont le rôle est depuis avéré dans la fonction langagière. Il fut établi que sa dégradation entraînait une perte de la faculté du langage articulé ou "aphasie" chez le sujet parlant comme chez le sourd-muet. Depuis, de nombreuses régions du cortex telles que l’aire visuelle primaire ou l’aire de Wernicke, impliquée dans le traitement des sons, ou encore les aires motrices et psychomotrices pour la production des mouvements, ont été localisées. En mesurant le débit sanguin, les nouvelles techniques de l’imagerie médicale permettent la visualisation, en temps réel, de l’activité des réseaux de neurones d’un sujet sain ou malade, alors même qu’il effectue une tâche donnée. Ce qui ne signifie pas que la "cartographie" du cerveau soit close, loin s’en faut. En outre, elle ne peut prétendre, seule, expliquer le fonctionnement de l’organe le plus complexe qui soit. En effet, selon Jean-Louis Juan de Mendoza, auteur de Deux hémisphères, un cerveau (1), à partir des années 60, "le localisationnisme (...) n’est plus de mise, et c’est à juste titre que les chercheurs ne considèrent plus une structure cérébrale comme le « siège » d’une faculté mais seulement comme une zone nécessaire à la réalisation d’une fonction". Car, si le cerveau humain héberge environ 100 milliards de neurones, chaque neurone peut établir, grâce aux synapses (2), de nombreuses relations avec d’autres neurones, jusqu’à 10 000 par neurone. "Aussi, poursuit Jean-Louis de Mendoza, faut-il concevoir le cerveau essentiellement comme un organe de traitement des informations, dont les différents composants dialoguent sans cesse entre eux (...). C’est grâce à ces incessants échanges que l’individu va prendre connaissance du monde qui l’entoure, confronter les informations recueillies à ses connaissances antérieures stockées dans sa mémoire, faire des observations ou des hypothèses sur l’état de ce monde et sur ses éventuels changements, et adapter sa conduite en conséquence".

Un démenti à l’approche fonctionnaliste

François Demonet, neurologue, et Dominique Cardesat, linguiste, à l’unité U 455 de l’INSERM de l’hôpital Purpan de Toulouse, travaillent quotidiennement sur ces questions. Ils confirment : "Nos observations nous ont amenés à abandonner le schéma selon lequel une fonction cérébrale est assurée par une zone spécifique. En fait, pour une fonction donnée, nous constatons que plusieurs régions du cerveau travaillent en même temps. D’un autre côté, une seule région peut s’activer pour plusieurs fonctions." Cette interpénétration des circuits neurologiques débouche sur une multiplicité d’affections dont l’origine est souvent difficile à circonscrire avec précision, mais aussi sur des découvertes en apparence anodines, comme celle qui place les mots désignant des objets qu’on n’a pas pu appréhender sensoriellement comme, par exemple, le mot "girafe" dans une autre région du cortex que les mots désignant des objets familiers, comme "table" ou "chaise" que nos sens ont pu expérimenter. Et encore, cela n’est-il pas une règle absolue. Bien des exceptions selon les individus, leur culture ou selon les affections dont ils sont atteints, viennent compliquer la tâche du chercheur qui tente d’associer à une partie du cortex cérébral telle ou telle fonction précise. Ainsi, quelle surprise d’apprendre, par exemple, que c’est dans l’hémisphère gauche des Japonais que sont traités la musique traditionnelle nippone ou le chant des oiseaux, alors qu’ils sont analysés dans l’hémisphère droit chez les non-Japonais !

Tout en révélant une grande complexité des mécanismes cérébraux, les avancées de ces dernières années apportent donc un démenti à l’approche "fonctionnaliste" ou "déterministe" qui a longtemps prévalu et qui stipule qu’à chaque région du cerveau doit correspondre, de façon innée, une fonction prédéterminée, indépendamment de l’environnement.

1. Deux Hémisphères, un cerveau, Jean-Louis Juan de Mendoza, Editions Flammarion, collection Dominos, 1996.

2. Du grec "sunapsis", point de jonction entre deux neurones par lequel s’effectue la transmission de l’influx nerveux d’un neurone à l’autre.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?